Franz Jaeger, professeur à l'Université de Saint-Gall, apporte des faits dans un domaine abandonné aux émotions et aux slogans. Ses recherches, publiées dans un livre à paraître en mai, consistent à estimer les effets économiques de la libre circulation des personnes, qui sera présentée en votation populaire le 25 septembre: est-elle synonyme d'afflux d'immigrés, de dumping salarial et d'augmentation du chômage?

Ses conclusions, présentées hier à Berne lors d'une conférence de l'Union patronale suisse, démontrent clairement que l'opposition à l'élargissement de l'Union européenne (UE) aux dix nouveaux membres «s'appuie sur la peur», selon Peter Hasler, directeur de l'Union patronale. Les faits ne souffrent aucune discussion. «Après ce travail, en tant qu'économiste, il me sera impossible de refuser la libre circulation», déclare Franz Jaeger.

L'extension de l'accord sur la libre circulation ajoutera 0,5% à la croissance, 0,3% à la productivité et 0,2% à l'emploi domestique. De la sorte, le taux de chômage sera abaissé de 0,3%. Précisons que cet effet sera unique et non pas annuel.

Dans l'analyse des migrations, le professeur saint-gallois s'appuie sur l'expérience des pays du sud et de l'est de l'Europe. Elle signale une augmentation des migrations uniquement dans les régions frontalières et une diminution des grands déplacements. Même au sein d'un même pays, par exemple entre la Sicile et l'Italie du Nord, «les migrations sont plus faibles qu'on ne le pensait».

Migrations frontalières

La Suisse enregistre une immigration issue du Portugal, mais il n'y a pas d'immigration espagnole ou italienne. Par contre, les statistiques les plus récentes signalent une immigration croissante venant d'Allemagne, d'environ 9000 personnes, et de France (quelque 3000). Ce qui corrobore l'idée de migrations frontalières.

Les causes des mouvements migratoires se transforment. Les facteurs traditionnels, comme l'écart de standard de vie, de taux de chômage, de fiscalité, de croissance, persistent. Mais ils tendent à céder le pas à des facteurs plus qualitatifs: les «freins aux migrations», tels que la langue, la culture, la famille et la distance. Dans la décision de mobilité, ces derniers éléments constituent «un coût d'opportunité» toujours plus élevé. La différence de salaire doit être considérable pour justifier une émigration.

Aujourd'hui, le PIB par habitant de la moyenne des nouveaux pays européens représente 47% du niveau suisse. L'écart de croissance attendu entre la Suisse et les pays d'Europe centrale est tel qu'en 2014 leur PIB par habitant sera l'équivalent de 70% du niveau suisse. Les Slovaques, Hongrois ou Polonais constatent une telle amélioration de leur niveau de vie que la confiance envers leur pays les incite à rester chez eux. «Ce sont les managers et la main-d'œuvre hautement qualifiée, traditionnellement plus mobile, qui risquent de tenter leur chance à l'étranger», poursuit Franz Jaeger.

Renouveau de la main-d'œuvre

L'économiste évalue ensuite le risque de délocalisation, à travers les investissements directs dans ces pays. Il distingue entre les investissements de substitution, motivés par les coûts de production, à la base du phénomène de délocalisation, et les investissements complémentaires. En Suisse, la seconde catégorie représente 80-90% du total. Ce qui explique pourquoi nous profitons des investissements directs et pourquoi l'Allemagne en souffre.

L'économiste en déduit que les investissements directs de la Suisse dans les nouveaux pays seront positifs pour les exportations suisses, pour la croissance et pour l'emploi.

Un autre facteur, démographique cette fois, souligne les mérites de la libre circulation. La pyramide des âges est telle en Suisse que, dans sept ans, il sera très difficile de trouver une main-d'œuvre abondante et qualifiée dans notre pays.

Franz Jaeger ne s'est pas penché sur le scénario inverse, l'estimation chiffrée des effets d'un refus de la libre circulation. Un tel vote remettrait toutefois en question tous les avantages des Bilatérales I. «Ce serait une catastrophe économique pour la Suisse.» Il votera donc pour l'élargissement, même s'il ne soutient pas les mesures d'accompagnement, préférant faire confiance aux forces du marché pour améliorer le potentiel de croissance. L'économiste comprend toutefois le prix politique de ces mesures.

Peter Hasler tient pour sa part à mettre en garde contre les effets «funestes» d'un refus. L'Union européenne ne pourrait admettre que la Suisse n'accorde pas le même traitement à tous ses Etats membres. «Ce serait comme si le Liechtenstein voulait signer un accord avec la Suisse, mais pas avec le Jura ou Genève parce qu'il ne leur ferait pas confiance», ajoute-t-il.