L'étude publiée par l'Insee Rhône-Alpes à Lyon est une vraie bombe. Elle porte sur les salaires pratiqués à Genève ainsi que dans les départements de l'Ain et de la Haute-Savoie. Sa conclusion est sans équivoque: la rémunération brute horaire pratiquée en Suisse est supérieure en moyenne de 75% à celle perçue en France voisine à âge, sexe, activité, catégorie professionnelle et taille d'entreprise équivalents en 2000. Un écart qui se réduit à 30%, si l'on tient compte de la différence de niveau de prix entre les deux pays.

Ces chiffres, qui portent sur le secteur privé, risquent de faire parler d'eux. La différence salariale relevait jusqu'à présent d'une impression, elle n'avait jamais été étayée par des statistiques. C'est chose faite, d'où l'intérêt de l'enquête réalisée par l'Insee à la demande de l'Observatoire statistique transfrontalier (structure mise en place par la région Rhône-Alpes et l'Etat de Genève pour mesurer l'impact des accords bilatéraux). D'autant que la libre circulation est totale pour les frontaliers depuis le 1er juin. Les travailleurs de Bellegarde et d'Annemasse peuvent désormais postuler à leur guise sur le marché genevois.

Comme cette étude le suggère, les frontaliers vont-ils se précipiter en Suisse? «Il n'y a pas seulement le salaire qui compte. Quand vous êtes éloigné de Lyon, vous avez plus de chances de trouver un emploi qualifié à Genève qu'en Haute-Savoie», affirme Lionel Espinasse, rédacteur en chef à l'Insee à Lyon. «La question du déplacement peut poser un problème», note plus sceptique Yves Flückiger, professeur à l'Université de Genève.

Il n'empêche, les derniers chiffres sur le flux de frontaliers dans le canton attestent d'un intérêt renforcé. Alors que le chômage n'est pas dramatique dans l'Ain (6,4% en juin) et en Haute-Savoie (7,2%) par rapport à la moyenne française (9,9% en août). Entre le 1er juin et le 31 août 2004, ils sont 2523 à avoir obtenu le permis G (autorisation pour frontaliers). Ils n'étaient que 1135 depuis le début de l'année. La concurrence se renforce bel et bien sur le marché genevois. Yves Flückiger écarte cependant le risque d'un dumping salarial. Il estime le nombre de garde-fous en place suffisant. Il affiche par contre une vive inquiétude pour les chômeurs. «Ils courent un risque important. La stigmatisation, qui existe déjà à leur égard, ne sera que renforcée. Il faut des mesures incitatives», clame-t-il. Le taux de chômage se situe à 7,1% en août à Genève.

Le niveau de vie ignoré

L'Insee tempère aussi les résultats de son étude. L'écart salarial de 30% positif en faveur de Genève ne peut être interprété directement en termes de revenu disponible. «L'étude ne répond pas à la question du niveau de vie», précise Dominique Frei, directeur de l'Office cantonal de la statistique (Ocstat) à Genève. Elle ne tient pas compte des cotisations sociales versées. Elles atteignent en moyenne 20,9% du salaire brut dans l'Ain et la Haute-Savoie et 12,5% à Genève (sans tenir compte de l'assurance maladie), selon l'étude.

L'Insee souligne aussi les différents tissus économiques en présence. Pour un employé du secteur bancaire, le niveau de salaire à profil égal serait double à Genève. «On trouve dans l'Ain et la Haute-Savoie des banques de proximité. Alors qu'à Genève, il y a une forte activité dans la gestion de fortune», prévient Lionel Espinasse. Des métiers à haute valeur ajoutée donc mieux rémunérés. «Genève dispose aussi d'un grand nombre de sièges sociaux d'entreprises, ce qui n'est pas le cas de la France voisine», ajoute-t-il. Par ailleurs, la moyenne d'âge des salariés est plus élevée à Genève, où le salaire croît plus rapidement avec le nombre d'années.

«Il faut être très prudent avec ces chiffres», observe Yves Flückiger qui ne déprécie toutefois pas l'étude. «Dans le secteur de la chimie, par exemple, pour un profil donné, vous trouverez à Genève déjà des différences de salaires de 15 à 20%. Tout dépend de la politique de l'entreprise, de son positionnement. S'agit-il d'un leader ou d'un sous-traitant?», illustre-t-il.