Les statistiques suisses cachent une répartition très inégale de l'activité économique. Le revenu par tête est deux fois et demi plus élevé à Bâle-Ville qu'à Obwald. Une augmentation de ces écarts «pourrait poser des problèmes à un pays qui se fonde fortement sur l'idée de cohésion économique et sociale», selon une étude de Denis Maillat et Frédéric Quiquerez, de l'Université de Neuchâtel. Les deux auteurs analysent l'évolution des disparités entre les cantons depuis 1979. Selon la théorie classique, la concurrence fiscale est positive. Elle force les régions à mieux gérer leurs finances, à offrir un service public efficace qui correspond à la demande des contribuables. Sinon, ceux-ci votent avec les pieds et partent sous de meilleurs cieux fiscaux.

Les auteurs montrent que, malgré la concurrence fiscale, les disparités ne se réduisent pas. Que ce soit l'approche dite fédéraliste, qui se penche sur l'évolution du poids économique des cantons, ou l'approche démocratique, qui pondère le poids économique par la population, toutes deux infirment la théorie classique.

Les grands cantons, par ailleurs très sensibles au cycle économique, expliquent les fluctuations de l'instrument de mesure des disparités selon l'approche fédéraliste. Mais au total, l'indice des disparités varie peu. Toutefois il ne diminue pas. L'essentiel tient à la perte de vitesse du canton de Berne et aux variations conjoncturelles du canton de Zurich.

La méthode démocratique indique une augmentation des disparités. Les variations viennent de la croissance plus forte des cantons les plus riches. Entre 1997 et 1999, Bâle-Ville augmente son revenu par tête de 20%, Zoug de 10%, Zurich de 7%. Les cantons aux revenus inférieurs prennent le chemin inverse, avec une baisse de 13% pour Obwald, 5% Lucerne, 4% Berne et Fribourg. Puis les tendances s'inversent de 2000 à 2001. L'indice de convergence varie fortement en termes relatifs. Il augmente de 40% en moins de dix ans. En 1992, l'écart entre le canton le plus productif, Zoug, et le moins productif, Appenzell Rhodes-Intérieures, est de 32 532 francs. En 2000, Bâle est devenu le plus productif et Obwald ferme la marche, mais l'écart a grandi à 51 247 francs.

Il n'est donc pas possible de parler de convergence. Les dynamismes propres des régions dépendent de leur spécialisation économique et pas seulement des taux d'impôts, selon Denis Maillat et Frédéric Quiquerez.

Ces 25 dernières années, les régions où domine la finance», se sont mieux comportées que les régions industrielles, comme l'Arc jurassien. «Mais que penser d'une spécialisation dans une activité vitale à tous les secteurs économiques», demandent les économistes? Il en résulte une forte dépendance des régions moins bien dotées en finance.

La fiscalité influence la décision de localisation des «bons contribuables». Le rendement de l'impôt est impressionnant dans les trois cantons offrant la fiscalité la plus avantageuse. En 1998, dans le cadre de l'impôt fédéral direct des personnes morales, la Confédération a prélevé à Zoug 5399 francs par habitant, soit huit fois plus que la moyenne nationale. Avec l'impôt sur les personnes physiques, un citoyen zougois est plus rentable de 79% qu'un citoyen suisse moyen.

La performance économique des cantons à basse fiscalité est impressionnante. De 1985 à 2001, elle est même qualifiée de «disproportionnée» pour Zoug par rapport à la moyenne nationale. Les effectifs augmentent de 42%, alors que le gain à l'échelle suisse n'est que de 7%. Entre 1991 et 2001, Zoug, Schwyz et Nidwald sont «les seuls à connaître des croissances positives de leur nombre d'emplois», à l'exception d'Appenzell Rhodes-Intérieures, lequel fait d'ailleurs aussi partie des plus compétitifs fiscalement. En Suisse, l'emploi a diminué de 4,3% pendant cette période.

Zoug et Schwyz cumulent les trois dimensions qui assurent le succès, une basse fiscalité, la proximité avec Zurich, et la spécialisation en finance. Grâce aux impôts, les trois cantons influencent clairement les décisions de localisation des bons contribuables. La politique fiscale est aussi un atout pour l'économie réelle.

Certains cantons offrent un profil inverse, sans pôle d'importance aux frontières, spécialisé dans un domaine en souffrance et ayant des difficultés à contrer la dynamique de la dette publique. Mais une baisse d'impôts ne suffirait pas à assurer leur succès économique d'un canton comme Neuchâtel.

La concurrence fiscale provoque donc un cercle vicieux et non vertueux. Maillat D. et Quiquerez F. (2005), «L'évolution des disparités régionales en Suisse», in Mignot D. et Buisson M.-A. (Ed.), Concentration économique et ségrégation spatiale, De Boeck, Bruxelles.