Monnaie numérique

Une fabrique de cryptomonnaie au milieu des alpages

L’entreprise Alpareum fabrique des ethers, cryptomonnaie crée en 2015, dans une ancienne fabrique de Linthal au cœur des Alpes. Visite de l’installation

Les arrière-boutiques de Chine ou des entrepôts de Russie semblent loin. Ici pas de raids inopinés de la police, ni d’incendies suspects. La mine de création de monnaie numérique suisse échappe au cliché et à l’atmosphère louche qui accompagne souvent les entreprises qui minent bitcoins ou autres monnaies cryptographiques. Le cadre est moins exotique, mais le projet suffisamment singulier pour s’y rendre.

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Alpareum est née au printemps 2016 d’une collaboration entre la fondation Ethereum basée à Zoug et une entreprise de Baar, Bitcoin Suisse, dirigée par le Danois Niklas Nikolajsen, qui aura été l’un des premiers à rejoindre ce qui allait devenir la crypto-vallée suisse. Pour se rendre à la mine, il faut d’abord faire un détour par une pizzeria de la banlieue de Zurich pour en récupérer les clés. Le trajet se fait en compagnie du directeur général de Bitcoin Suisse, Niklas Nikolajsen, et de son collaborateur, Nicolaï Oster, un prodige de 23 ans, responsable des opérations. C’est lui d’ailleurs qui est au volant de la Jaguar qui file vers le village de Linthal, dans le canton de Glaris. «Ils n’ont pas voulu me servir parce que je travaillais sur mon ordinateur. Et j’étais le seul client!» s’amuse Nicolaï Oster, pointant un restaurant sur la route.

«Miné en 12 secondes»

Alpareum, dont le logo s’inspire du sommet du Tödi tout proche, produit des ethers. Ils sont minés à l’aide de la nouvelle génération de la blockchain, mise à disposition par Ethereum, lancé à l’été 2015 par Vitalik Buterin. Niklas Nikolajsen explique que «le caractère figé du bitcoin est problématique» et souligne que l’ether «est plus simple à miner, plus rapide, avec 12 secondes pour une transaction contre 10 minutes pour le bitcoin, et surtout modifiable au fur et à mesure de son développement».

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Niklas Nikolajsen, amusé, prévient que «les installations sont un peu –comment dire – ad hoc!» Les bâtiments industriels accolés à la rivière, en bordure de village, portent encore l’enseigne délavée de la filature qui a vidé les lieux et semblent à des années-lumière de la technologie prévalant à la création de cette nouvelle venue parmi les cryptomonnaies.

«Quantité d’énergie considérable»

«D’habitude on entend le bruissement des ordinateurs dès que l’on entre dans le village.» Mais en ce jour d’octobre, les pluies torrentielles des derniers jours ont gonflé la Linth, qui charrie bruyamment une eau grise. C’est l’énergie hydroélectrique du barrage de Linthal 2015, situé à 2500 mètres d’altitude, qui alimente les ordinateurs, dont la puissance de calcul requiert une quantité d’énergie considérable. Niklas Nikolajsen explique que «les villageois ont autorisé la construction du barrage lorsque Axpo Group leur a assuré en contrepartie une énergie bon marché pendant 99 ans».

Quelques portes de bois franchies, Nicolai Oster enclenche l’éclairage des entrepôts à partir d’un vieux compteur dont les gaines sont encore en porcelaine. Le seuil franchi, on découvre l’alignement brinquebalant de centaines de processeurs en action, installés sur de vieilles étagères de bureau. Le bruit est assourdissant, aggravé par le vrombissement de larges ventilateurs qui brassent un air saturé par la chaleur des machines qui tournent en continu.

Puissance de calcul mise en commun

Au sol serpentent d’énormes câbles reliés à un compteur central au centre de la pièce. Un seul écran de contrôle permet de vérifier le pool, «un logiciel où différentes entreprises convergent pour mettre en commun leur puissance de calcul pour la résolution des algorithmes que nécessite chaque création d’une unité de monnaie», explique Oster, qui circule entre les processeurs paire de ciseaux en main pour opérer quelques ajustements.

Revendiquant son cadre désuet et son caractère low tech, la mine numérique reste tout de même pour Niklas Nikolajsen une vitrine idéale pour les investisseurs. «On ne peut pas faire plus propre, explique-t-il. l’énergie hydroélectrique provient des glaciers, pas de CO2, pas de poissons broyés dans les turbines»; malgré la vétusté du lieu, elle assurera à elle seule 5% de l’ensemble des opérations mondiales d’ethers et jusqu'à 15% des opérations du pool.

De retour dans la crypto-vallée, dans l’un de ces bars feutrés où les expatriés de la fintech aiment se retrouver à la sortie du bureau, le paradoxe entre ultramodernité et tradition opère toujours. «Est-ce l’on peut régler en bitcoins?» La serveuse jette un regard interloqué. La question pourrait sembler banale. Il n’en est rien. Elle n’a jamais entendu parler de cette monnaie.

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