La semaine dernière, avant la publication des chiffres de l’économie américaine, j’écrivais qu’il s’agissait là d’une annonce décisive pour le dollar américain, face à un marché tentant de savoir à tout prix si la Réserve fédérale américaine allait enfin passer à l’action et relever les taux lors de la réunion du Federal Open Market Committee (FOMC) le 16 décembre prochain. Or, maintenant que les chiffres sont enfin connus, plus rien ne semble s’opposer à une action de la Fed en décembre.

Mais revenons tout d’abord sur ces chiffres: premièrement, l’indice ISM non manufacturier s’est avéré bien plus élevé que prévu, à son deuxième niveau le plus haut depuis 10 ans. Autrement dit, le secteur des services, premier employeur du pays, tourne à plein régime, boosté en partie par la forte demande en crédits (les crédits à la consommation outre-Atlantique ont augmenté de 10% (annualisés) au mois de septembre, un record absolu pour un seul mois, à près de 30 milliards de dollars).

Deuxièmement, les chiffres de l’emploi ont été en octobre bien meilleurs que prévus, après deux mois curieusement ternes alors que les autres indicateurs du marché du travail se sont toujours bien maintenus aux États-Unis.

Enfin, et surtout, la moyenne officielle des salaires horaires outre-Atlantique est finalement repartie à la hausse avec une augmentation de pas moins de 0,4% d’un mois à l’autre, soit +2,5% sur l’année: la dernière remontée enregistrée depuis la crise financière mondiale.

Évidemment, le marché n’a pas tardé à réagir. Le dollar est reparti à la hausse, avec un taux de change euro/dollar passant sous la barre de 1,0800 pour la première fois depuis avril et un taux de change dollar/franc suisse de nouveau supérieur à la parité pour la première fois depuis le mois de mars. Mais un rapide coup d’œil aux marchés des taux d’intérêt nous montre que ceux qui doutent encore de l’économie américaine n’ont pas encore tout à fait laissé de côté leur scepticisme. Le marché n’a augmenté que de 25 points de base (0,25%) ses prévisions relatives au taux de la Fed d’ici fin 2016, avec des taux de l’ordre de 0,75% à 1,00% à ce moment-là. Où en sera le dollar si le marché revoit ses prévisions à 2,00% d’ici là?

De quoi en stresser plus d’un. Compte tenu des chiffres américains, la Fed devrait rapidement normaliser la situation, mais le marché a beaucoup de mal à croire que l’institution veuille remonter les taux ou que l’économie américaine soit aussi solide qu’elle en a l’air. Et on peut en effet douter de la capacité de la Fed à remonter nettement les taux d’intérêt tant que les autres banques centrales continuent à envisager d’autres baisses des taux ou un renforcement de leurs politiques d’assouplissement quantitatif, à l’instar de la BCE. Les politiques envisagées par les banques centrales divergent tellement qu’elles risquent de savonner la planche à un dollar trop fort. C’est pourquoi la Fed devrait théoriquement être réticente à entamer les hausses des taux, qui iraient normalement de pair avec un rebond du dollar. Mais compte tenu de la trajectoire de l’économie américaine, la Fed a-t-elle encore la possibilité de choisir entre la peste et le choléra (un dollar trop fort ou une économie en surchauffe)? Ou est-elle condamnée à gérer les deux?

* Analyste et stratège en devises auprès de Saxo Bank