EMBA

Une formation pour apprendre à gérer la multiculturalité

Seul Executive Master of Business Administration qui se déroule en trois langues, l’EMBA in Integrated Management de la Haute Ecole de gestion de Fribourg a notamment pour but d’apprendre à gérer un environnement multiculturel. Et les problèmes de communications n’apparaissent pas forcément avec les partenaires les plus éloignés

Une formation 60% en français, 30% en anglais et 10% en allemand; des professeurs indiens, américains et portugais; un voyage en Chine. Pas de doute, l’Executive Master of Business Administration (EMBA) in Integrated Management de la Haute Ecole de gestion de Fribourg (HEG-FR) se veut axé sur la multiculturalité.

«Au début, en 1999, l’aspect multiculturel venait surtout des trois langues. Ce trilinguisme nous paraissait logique parce que nous étions à Fribourg et parce que l’anglais prenait de plus en plus d’importance», raconte Eric Décosterd, qui est responsable des formations postgrade à la HEG Fribourg et directeur de l’EMBA, cette formation continue qui s’adresse aux cadres supérieurs. «C’était aussi une façon de se différencier sur le marché suisse. Mais petit à petit, multiculturel a aussi voulu dire tourné vers l’international.»

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Un trilinguisme qui fait peur ou qui séduit

Maîtriser trois langues, une exigence qui réduit le nombre potentiel de candidats. «Nos classes comptent une quinzaine de personnes, forcément un peu triées sur le volet», admet Eric Décosterd. Les étudiants ont 35 ans en moyenne, 25% sont économistes, 50% ingénieurs et 25% ont des métiers «divers», ce qui comprend notamment des juristes, des médecins et des enseignants. La formation dure deux ans, à temps partiel, pour un coût de 27 000 francs.

Parmi ces étudiants, Caroline Jelk, qui travaillait dans le service juridique d’une entreprise pharmaceutique lorsqu’elle a commencé l’EMBA, achevé le mois dernier. «Cette formation multilingue m’a attirée parce que j’ai toujours travaillé dans des entreprises internationales, en vivant au Mexique, en Espagne et en Irlande. J’avais appris l’allemand il y a longtemps, et le programme m’a motivé à m’y remettre.» Ce trilinguisme peut faire peur, mais il séduit aussi.

Au-delà des langues, la multiculturalité dans la formation est principalement tournée vers les relations d’une entreprise avec l’extérieur. «Nous donnons par exemple aux étudiants des outils à utiliser en situation de négociation, détaille Eric Décosterd. Certaines nationalités pensent sur le long terme, d’autres sur le court terme. Nous leur enseignons à réagir face à des cas différents.»

Un voyage en Chine

Le point culminant de la formation: un voyage en Chine de deux semaines. Caroline Jelk se souvient: «Nous avons eu des cours avec un professeur chinois à Fribourg, pour nous y préparer. Sur place, nous avons visité des universités et des entreprises, notamment Huawei et Alibaba.» Eric Décosterd complète: «Il s’agissait d’apprendre à ne pas heurter la culture des autres. Un échange de cartes de visite en Chine consiste par exemple en tout un protocole, on ne peut pas juste poser sa carte sur la table.»

Penser le travail sous l’angle de la multiculturalité représente à la fois une tendance et un manque, juge Ariane Curdy, fondatrice de Ctrl Culture Relations, société de conseils, formation et gestion interculturels. Elle intervient notamment dans les entreprises. «C’est bien sûr devenu plus important qu’il y a un certain nombre d’années, où je donnais mes formations à l’étranger parce que ça n’intéressait pas en Suisse. Mais en même temps, la globalisation et la multiculturalité nous entourent tellement que nous n’en sommes pas vraiment conscients; il faut qu’il y ait un véritable clash pour comprendre qu’il existe des différences entre les cultures et qu’il vaut la peine d’y consacrer du temps et de la réflexion dans le cadre d’une entreprise.»

La formatrice constate au quotidien l’impact des différences culturelles dans les interactions professionnelles. «Lorsque j’étais à Barcelone avec une entreprise américaine, un Américain m’a demandé pourquoi en Europe nous commencions nos e-mails par dear («cher»), alors qu’aux Etats-Unis on ne l’utilise qu’en s’adressant à des proches. Ces façons d’aborder l’autre comptent, avant même un éventuel processus de négociation.»

Ariane Curdy rappelle aussi que les contrastes ne se trouvent pas uniquement là où on les imagine. «L’EMBA propose un voyage en Chine, très bien. Mais les différences existent aussi d’un pays d’Europe à l’autre, et nous y pensons moins. Je travaille pour une entreprise basée en Suisse romande qui rencontre plus de problèmes avec des partenaires français qu’indiens ou chinois. Souvent, c’est parce que nous nous préparons mieux lorsque nous nous attendons à un décalage, qu’on imagine moins avec des voisins qui se trouvent à deux heures de route.»

Pratiquer le management agile

La multiculturalité se trouve aussi à l’intérieur même des entreprises: parmi le nombre de personnes qui travaillaient en Suisse en 2018, on comptait 3 470 000 actifs occupés de nationalité suisse et 1 585 000 actifs occupés de nationalité étrangère, selon l’Office fédéral de la statistique. La gestion des problématiques multiculturelles internes représente un aspect moins central de l’EMBA, mais c’est tout de même l’un des paramètres qui a attiré Manfred Vonlanthen, président de la direction de la banque Raiffeisen Fribourg-Ouest. «Je travaille chez Raiffeisen depuis trente ans. Au début, il n’y avait que des Suisses; on rencontre aujourd’hui de plus en plus d’autres cultures dans nos équipes. Nous vivons le multiculturel au quotidien, aussi en relation avec notre clientèle, et la formation nous donne des outils qui aident à appréhender les différences.»

Parmi les nombreux outils, il mentionne celui du management agile: «Nous apprenons à mieux accepter l’autre et à comprendre que la vision d’un collaborateur envers la hiérarchie ou le groupe peut changer selon sa culture. J’ai vraiment adopté dans ma gestion la notion d’intégration.»

Car savoir travailler dans un monde global est surtout une question d’attitude, estime Ariane Curdy. «Il faut se rappeler que lorsque l’on trouve le comportement d’un collaborateur ou partenaire étranger inapproprié, il y a fort à parier que l’on est soi-même inapproprié à ses yeux. Il faut rester conscient que ce qui est normal pour nous ne l’est pas forcément pour l’autre.»

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