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Une guerre économique commence à diviser la Thaïlande

Alors que la première ministre, contestée, a été convoquée jeudi par la Commission anti-corruption, ses opposants cherchent à instaurer un boycott des sociétés liées à sa famille

Une guerre économique commence à diviser la Thaïlande

Crise Les opposants à la première ministre cherchent à instaurer un boycott des sociétés liées à sa famille

Jeudi, la crise qui paralyse l’ex-royaume de Siam a franchi un degré supplémentaire avec la convocation de la première ministre, au pouvoir depuis juillet 2011, par la Commission nationale ­anti-corruption pour «négligences» dans le programme de subventions massives aux riziculteurs. En déplacement dans son fief du nord du pays, l’intéressée a esquivé en envoyant ses avocats. Mais un autre type de menace se profile pour la sœur de l’ex-premier ministre et milliardaire Thaksin Shinawatra (en exil depuis 2008 pour échapper à une condamnation à 2 ans de prison pour fraude fiscale): un boycott des firmes liées à sa famille, dont l’opérateur télécoms AIS, fort de 35 millions d’utilisateurs, sur lequel le clan a bâti sa fortune estimée à 3 milliards de dollars.

Cet appel au boycott, lancé par les adversaires acharnés de Mme Shinawatra, est pour l’heure surtout symbolique. Les actions d’AIS (Advanced Info Service), en baisse d’environ 10% cette semaine à la bourse de Bangkok, sont loin d’être en chute libre. L’initiative illustre en revanche la vulnérabilité de la cheffe du gouvernement, installée voici bientôt trois ans à la tête du pays par son frère aîné. Preuve qu’elle se sent encerclée, cette dernière est d’ailleurs partie pour Chiang Mai, et envisage de tenir les conseils des ministres en province. Elle n’habite plus depuis des semaines son domicile de Bangkok et n’a pas non plus assuré, le 25 ­février, l’ouverture du très prisé salon annuel de la joaillerie qui s’achève dimanche dans la ­capitale.

Monnaie stable

Cette guerre économique que les opposants au gouvernement veulent mener contre le groupe Shinawatra illustre les dessous non dits de la crise. Jusque-là, la Thaïlande a largement continué à fonctionner malgré le blocage de plusieurs carrefours clefs du centre de Bangkok, les manifestations de masse en janvier et les élections législatives inachevées du 2 février (largement perturbées dans la capitale et impossibles à organiser dans dix provinces du sud). Les prévisions de croissance pour 2014 restent d’environ 4%. Le baht est stable, tout comme les flux d’investissements étrangers. Et hors le tourisme, touché par la baisse des réservations, les parcs industriels et autres pans de l’économie n’ont pas été affectés.

La coupure entre Bangkok, ses 10 millions d’habitants, ses classes moyennes et le reste du pays est en revanche patente. La banque centrale se dit «préoccupée» par les tensions. Alors que les méthodes mafieuses font surface de part et d’autre. L’hôtel SC Park, l’un des fleurons du groupe Shinawatra, situé près d’un grand complexe gouvernemental bloqué par l’opposition, a été carrément racketté cette semaine par les protestataires, emmenés par un moine bouddhiste, Phra Buddha Issara. Celui-ci, entouré de fidèles, a investi les lieux et arraché une «donation» à la direction. L’hôtel a ensuite fermé, et une opération similaire a été organisée contre Voice TV, la chaîne Shinawatra.

Appel au calme

Dans ce pays d’Asie du Sud-Est où deux à trois cents familles contrôlent les principaux conglomérats, le fossé est en outre de plus en plus profond entre le clan Shinawatra et les grandes dynasties sino-thaies. Vendredi, lors du très remarqué dîner de gala annuel d’un grand groupe de joaillerie à Bangkok, aucun membre, même éloigné, de la famille de la première ministre n’était présent. Et en sous-main, les soutiens financiers aux protestataires ne se ­démentent pas. Le leader des manifestants, l’ex-ministre de l’Intérieur Suthep Thaugsuban, aurait rencontré à plusieurs reprises des «tycoons» (magnats), en présence de hauts responsables de l’armée.

Le chef d’état-major Prayuth Chan-Ocha, considéré comme proche des opposants au pouvoir, a toutefois mis en garde ces derniers après plusieurs incidents violents, dont une attaque à la grenade ayant coûté la vie à deux enfants. «Je vous demande de ne pas envisager d’actions violentes», a-t-il déclaré, confirmant que les militaires interviendront si le chaos s’installe.

Shopping controversé

Yingluck Shinawatra continue pour sa part de jouer la montre. Elle s’est dite prête à coopérer avec les enquêteurs anti-corruption, mais maintient son intention de poursuivre les achats publics de riz à prix garantis. Elle pousse aussi pour l’organisation rapide d’élections partielles afin d’achever le scrutin que son parti Puea Thai espère à nouveau remporter. Ses opposants, eux, veulent la pousser à bout avec ses proches.

Mercredi, la femme de son frère milliardaire, Potjaman Shinawatra, a été huée par des manifestants alors qu’elle faisait, au lendemain d’une nuit de violences sporadiques, des achats au luxueux centre commercial Emporium de Bangkok. Une guérilla assurée de se poursuivre.

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