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Une histoire de la presse romande actuelle en cinq dates

Les évolutions parfois violentes de la presse en Suisse romande animent désormais des débats politiques. Petite histoire économique en cinq moments qui ont conduit à la situation actuelle

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La première est celle du journalisme, chamboulé par l’ogre numérique, par les fausses nouvelles, et que les pouvoirs politiques rêvent toujours de reprendre en main. Nous vous avons présenté le travail de 5 autres «Temps» dans le monde (semaine 1), et les portraits de 4 journalistes qui font bouger les lignes (semaine 2): cette semaine, place aux défis économiques du secteur. Troisième épisode aujourd'hui: une histoire de la presse romande en 5 dates


Comment en est-on arrivé là? Depuis deux décennies au moins, la presse romande ne cesse de hoqueter, de se concentrer, de vivre l’heure de sacrifices. Et, depuis la mort de L’Hebdo l’année passée, la question est devenue politique avec de multiples interpellations dans des grands conseils ainsi qu’aux Chambres. Pour situer le moment, petite histoire économique immédiate en cinq dates importantes – parmi tant d’autres.

■ 1994: le choc de la fin de «La Suisse»

Le chapitre actuel de la presse romande commence par un traumatisme. En mars 1994, La Suisse cesse de paraître. Ce journal populaire genevois à visée romande, axé sur le sport, est coulé par les dettes de la maison d’édition de Jean-Claude Nicole, lequel a beaucoup investi dans les médias électroniques, sans succès.

A cette époque, croissent les tensions entre les pôles genevois et lausannois des médias privés romands. A Genève, le Journal de Genève, qui a absorbé la Gazette de Lausanne, séduit l’élite tout en commençant à peiner sur le plan des finances. La Tribune de Genève est le fleuron local, mais sa reprise en 1991 par Edipresse via Publicitas a été vécue comme un premier mauvais coup pour Genève. Longtemps journal du soir, elle attaque La Suisse – comme Le Matin, ex-Tribune, aussi en mains d’Edipresse – en passant à une parution matinale.

L’empire lausannois grandit. Edipresse va vivre ses grandes années, achats multiples en Suisse, expansion internationale, contrôle de radios et de salles de cinéma à Lausanne… Avec la mort de La Suisse, les Vaudois triomphent.

A propos d’une histoire de la presse romande: «La presse n’a pas toujours été une entreprise commerciale»

■ 1996: Edicom, la bonne idée gâchée

C’est l’exemple typique du pionnier mal guidé. Lancé alors que le web bafouille encore sur le plan global, et n’est pas connu par le grand public, Edicom.ch constitue une expérience intéressante: ses concepteurs le voient comme une grande plateforme rassemblant informations, news pratiques, publicités, annonces…

Edicom aurait pu former un fabuleux creuset, l’un de ces sites totaux dont certains rêvent encore aujourd’hui. Hélas, à l’époque, les efforts consentis ne suffisent pas. C’est la bévue des éditeurs suisses, comme d’autres: ne pas avoir compris le potentiel d’internet pour les annonces d’emplois, de voitures ou de ventes de la part des particuliers. Des sites lancés par des jeunes entrepreneurs à la fin des années 1990 ont conquis le paysage. Des années plus tard, les éditeurs les ont achetés pour des dizaines de millions de francs.

■ 1998: lancement du «Temps», simplification du marché

Le lancement du Temps désole les fidèles du Journal de Genève et ceux du Nouveau Quotidien, mais il situe aussi dans l’histoire régionale le moment d’une clarification du marché. Désormais, hormis Genève, chaque canton a son quotidien – à Neuchâtel, L’Express et L’Impartial se rapprochent depuis 1996 –, et le paysage des supra-régionaux est dégagé: Le Matin pour le lectorat populaire et la publicité de masse, Le Temps pour les universitaires et les annonceurs de luxe.

A ce propos: La naissance du «Temps», dans le bruit et la fureur

Paradoxalement, cette mise au net du marché se fait par un brouillage des lignes entre éditeurs. Pendant quatorze ans, Le Temps est possédé par Edipresse et Ringier, un mariage plutôt contre nature. La démarche illustre les compromis que les éditeurs pouvaient accepter afin de se partager, espéraient-ils, le marché publicitaire haut de gamme, les télécoms (à l’époque), la mode, la finance, l'horlogerie…

Hersant débarque dans le paysage romand au début des années 2000, empochant les titres neuchâtelois, Le Nouvelliste en Valais et La Côte à Nyon, au sein du groupe ESH. Avec la prise complète du Temps par Ringier en 2014, le marché est encore élagué, ramené à trois acteurs principaux.

■ 2006: les imprimeries sont rassemblées

C’est un aspect moins connu des lecteurs, mais qui oriente fortement les décisions des patrons de presse. En raison de la baisse des tirages et de la suppression de titres, les imprimeries se trouvent en surcapacité. En 2006, Edipresse est admis dans le tandem Swissprinters, formé par Ringier et NZZ, pourtant concurrents. Cela a pour conséquence la fermeture du centre d’impression de Vernier (GE). La Tribune de Genève et Le Temps sont imprimés à Bussigny (VD) – le second le sera ensuite, pendant quelques années, en Suisse alémanique, avant de revenir bientôt à Bussigny.

Alors que les groupes s’écharpent sur le web, la crise des imprimeries les pousse à un pragmatisme bien helvétique. En Suisse romande, Bussigny domine, suivie par Sion, le centre d’impression d’ESH. Et les indépendants doivent ravaler leur fierté: La Liberté est imprimée chez Tamedia, un fait impensable il y a quelques années.

■ 2012: la totalité d’Edipresse est devenue zurichoise

Avec le modeste recul de quelques années, on se demande pourquoi l’annonce n’a pas eu plus de retentissement. En mars 2009, Edipresse annonce la vente de ses titres suisses à Tamedia. L’opération sera achevée plus vite que prévu, en 2012. La famille Lamunière garde ses titres étrangers et son patrimoine immobilier.

Le principal groupe de presse romand est donc Tamedia, et il parle zurichois. En ajoutant Ringier Axel Springer (Le Temps, L’illustré…), un grand nombre de titres quotidiens et magazines suisses francophones sont tenus par deux compagnies basées à Zurich. A Fribourg, La Liberté résiste grâce à des appuis d’institutions telles que la banque cantonale, tandis que le français Hersant joue le trublion avec ses journaux régionaux.

Le paysage actuel se révèle plus ambigu qu’il n’y paraît. Cas bien helvétique, le duo Tamedia-Ringier domine de la même façon que les géants orange Migros-Coop dans l’alimentaire. Cependant, de nouvelles expériences sont tentées. La reprise du Journal de Morges par son directeur avec des aides locales représente une initiative qui ne restera sans doute pas unique. Au sein même des groupes, les modèles d’affaires évoluent; comme d’autres, Le Temps cherche de nouvelles recettes, par exemple dans l’événementiel.

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De fait, cette situation de baisse générale de régime pourrait susciter une – modeste – nouvelle diversité. Peut-être.


Une lecture intéressante: La Presse romande, Alain Clavien, Antipodes, 204 p.

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