Anticipation

Une journée high-tech en 2025

«Le Temps» a imaginé, sur une journée, la vie d’une Suissesse en 2025. Entre blockchain, drones livreurs, voitures autonomes et assistants virtuels, voici ce que pourraient nous réserver les technologies dans un avenir tout proche

Dans une série d'articles, «Le Temps» trace quelques pistes exploratoires sur les enjeux des technologies. Ceci est le premier.

Il est 7h07, un léger bruit de pluie tombant sur de la tôle me réveille. Un coup d’œil par la fenêtre. Pourtant, le soleil se lève… C’est le son, transmis à un minuscule écouteur logé dans mon oreille droite, qu’a choisi mon smartphone pour me sortir de mes rêves ce matin. Il a lui-même décidé de l’heure exacte aussi, en fonction du nombre d’heures et de la qualité de mon sommeil – le tout mesuré grâce à mon matelas connecté et un capteur audio. En fonction de tout cela, mais aussi de mon programme du jour.

Je tends la main vers mon téléphone. En 2025, le smartphone est toujours roi et les montres connectées, obsolètes, ont disparu. Sur l’écran s’affichent le bilan de la nuit et le menu du petit-déjeuner qu’il faut que je prépare à ma famille. Tout est calculé en fonction de ce que nous avons mangé ces derniers jours, du bilan de santé quotidien et de notre programme de la journée centralisé. En avalant ses céréales et un mix de gélules personnalisées remplies de vitamines, ma fille aînée révise son vocabulaire d’allemand via l’assistant vocal de Google. En même temps, l’écouteur de mon oreille droite me donne un résumé des informations de la nuit.

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Taxi autonome

7h52, j’installe les enfants dans la voiture autonome. Plus besoin de les conduire moi-même à l’école. Et grâce à un système vidéo, je peux même garder un œil sur eux depuis la cuisine. La voiture reviendra ensuite 26 minutes plus tard me chercher pour aller au travail. Mais j’hésite à me rendre au bureau. Et si je prenais aujourd’hui un peu de temps pour moi? J’enverrai simplement mon hologramme. C’est encore un prototype, mais il est déjà capable, durant plusieurs heures, de répondre aux questions de ma petite équipe, en se basant sur mon comportement passé. En cas d’urgence, je reprendrai le contrôle à distance.

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Pendant que mon hologramme gère la situation, je pourrais plutôt aller voir ce nouveau train souterrain, le Hyperloop-CH, qui permet de parcourir Lausanne-Zurich en 25 minutes. Tommy, mon assistant personnel virtuel, me signale que ma voiture est de retour, tout en me rappelant de prendre un parapluie: la météo ne s’annonce plus aussi prometteuse. Ma voiture me conduit à la gare puis se met automatiquement à disposition d’autres personnes. L’argent que je gagne ainsi me permet de payer l’électricité qu’elle consomme.

Goûter expédié par drone

Soudain, je me rends compte que j’ai oublié de donner un goûter à mes enfants. J’en achète un dans un supermarché et, à la sortie, prends un drone plié sur un rayon spécial, proche de la sortie. Je l’allume, dis à haute voix le nom de l’école. Immédiatement, l’appareil saisit le goûter et s’envole. Quelques minutes plus tard, rassurée, je vois sur l’écran de mon smartphone que le drone a pu livrer la collation à l’école.

Maintenant, il faut être prudent. Comme dans tous les lieux publics, la gare est truffée de caméras à reconnaissance faciale. Des villes comme Nice et Londres avaient testé ces techniques dès 2018, et cela s’était ensuite vite répandu dans le monde entier. En 2025, il n’est pas illégal d’envoyer son hologramme au travail: mais comme le télétravail il y a quelques années, c’est encore mal vu. Et surtout, cela pourrait me coûter des points sociaux. A 9h12, un robot m’accoste. Je dois remplir un formulaire pour expliquer que j’ai le droit de me balader en plein jour alors que je devrais être au travail. L’androïde me laisse passer. Je consulte par curiosité ma note sociale: 9,46 sur 10. Je grimace: la semaine passée, la bagarre déclenchée à l’école par ma fille cadette m’a fait perdre 0,06 point. Je compte sur Tommy pour me rappeler de voter le mois suivant, sinon 0,12 point supplémentaire s’envolera. Je soupire.

Magasins disparus

Je paie mon ticket de train par reconnaissance faciale: en scannant mon iris, la machine retrouve mes coordonnées bancaires. Comme je viens de recevoir mon salaire, il n’y a pas de risque qu’elle refuse la transaction.

Le train est bluffant. J’ai à peine eu le temps de m’asseoir et d’ouvrir un journal – incroyable, la presse papier survit encore aux pressions de la numérisation qui engloutissent des secteurs entiers – et me voilà à quelques mètres de la Bahnhofstrasse. La rue mythique de Zurich n’est plus vraiment ce qu’elle était. Quelques magasins, qui n’ont pas succombé complètement au commerce en ligne, y maintiennent un showroom. Mais pour combien de temps encore? Les banques ont pris du temps, mais ont fini par comprendre que leurs locaux luxueux n’avaient plus grand intérêt. Du coup, comme la plupart des centres-villes, celui-ci est largement vide, même à ce qu’on appelait il y a encore quelques années les heures de pointe. Les centres de logistique, autrefois en périphérie des villes, ont envahi tout le territoire.

Steaks de laboratoire

11h24. Pas la peine de s’éterniser, il n’y a plus grand-chose à voir à Zurich. J’achète quand même quatre steaks de bœuf de laboratoire avant de remonter dans le train. Après avoir tenté de rendre la Suisse végétarienne avec ses chaînes de restaurants, Zurich a changé de cap. Elle est désormais à l’avant-garde de la technologie gastronomique en Suisse. Cela fait des années que la viande est devenue hors de prix, des start-up ont donc cherché des solutions qui s’apparentent le plus à l’original. De toute façon, je ne sais plus exactement le goût que cela avait. Je quitte le supermarché sans sortir de porte-monnaie, le paiement s’effectuant désormais automatiquement.

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De retour à Lausanne, soudain, mon smartphone se manifeste: il me rappelle les personnes que je devrais appeler et, surtout, de me préoccuper de mon hologramme et du travail. J’effleure l’écran et immédiatement je reprends le contrôle de mon avatar et parle à mes collègues en visioconférence via la technologie 8G. J’oublie de le dire, tellement c’est devenu banal, presque tous mes collègues sont des robots. Mais cela ne nous empêche pas d’interagir. Il faut quand même leur dire ce qu’ils ont à faire.

Cours de code

J’attends trois minutes à la gare et ma voiture vient me récupérer à 14h48. En mon absence, elle a effectué quatre courses et s’est rendue elle-même dans un garage pour contrôler la pression d’un pneu. Sur le chemin du retour, une musique douce est diffusée dans l’habitacle. Je tente d’écouter autre chose, mais rien n’y fait: le paramétrage de Tommy, mon assistant personnel, est si compliqué que j’abandonne. J’aurais préféré écouter du rock, mais tant pis. Si cette musique de chambre est ce qu’il y a de mieux pour moi, alors soit.

De retour chez moi, il me reste deux heures avant que la voiture me ramène les enfants de l’école, puis de leur cours d’anglais. C’est fou, depuis que les cours de code informatique ont pris tellement de place, dès l’école primaire, des branches jugées pendant longtemps essentielles ont littéralement disparu. On ne va pas encore se parler en langage informatique, si?

Blockchain pour jouets

J’en profite pour régler quelques tâches administratives. Ou, plutôt, analyser les rapports de productivité de mes collègues humains, livrés chaque semaine. Un algorithme calcule leur temps de travail, les tâches effectuées et donne une note en fonction de la satisfaction des clients. A voir les résultats, ils ne sont pas loin d’être des robots eux aussi. Je rappelle mon hologramme à la maison, au moment où les enfants franchissent la porte à 16h51.

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La plus grande sollicite mon aide: elle doit construire une blockchain pour ses devoirs. L’angoisse. C’est elle qui a choisi son thème, y enregistrer tous les jouets électroniques de la maison afin de garder un œil sur leur garantie, leur vieillissement, automatiser leurs mises à jour et revoir des alertes lorsque de nouveaux produits similaires sortent sur le marché. Je crois qu’elle s’en sortira mieux sans moi. Je vais plutôt m’occuper de mes steaks zurichois.

Tommy est piraté

A 20h20, il est temps pour moi de coucher mes filles. «Tu nous lis une histoire?» me demande la cadette. Non, pas ce soir, je risque de m’endormir en vous lisant un livre. «Tommy s’occupera bien de vous», leur dis-je. En analysant leur journée et le ton de leur voix, l’assistant virtuel sélectionne une histoire et la leur raconte.

Je descends me préparer un thé. Vingt minutes plus tard, j’entends des bruits étranges provenant de la chambre des enfants. Je monte à toute vitesse à l’étage. Les filles dorment déjà profondément, mais Tommy semble diffuser le son d’ébats croustillants de deux adultes. Je le débranche immédiatement, le pose à la cuisine et tente de le réinitialiser. J’aperçois une alerte sur mon smartphone: des millions de Tommy ont été piratés ce soir par des hackers. Je soupire et sirote mon thé devenu froid. Demain, je lirai une histoire aux filles.

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