Sanofi, théâtre d’une lutte de pouvoir

Pharma Le PDG germano-canadien Chris Viehbacher a été remplacé par Serge Weinberg

Différend stratégique, ou classique lutte de pouvoir entre deux fortes personnalités à la tête du cinquième groupe pharmaceutique mondial?

Les raisons qui ont poussé le conseil d’administration de Sanofi à congédier le PDG Chris Viehbacher mercredi, à l’issue d’une réunion en urgence convoquée après deux jours de rumeurs, relève sans doute des deux cas de figure. Le dirigeant germano-canadien de 54 ans, nommé à ce poste le 1er décembre 2008, était de plus en plus mal perçu en France, après une vague de licenciements survenue lors d’une restructuration en 2012, et en raison de son déménagement en juin avec sa famille à Boston (Etats-Unis), d’où il comptait diriger le groupe. Son éviction brutale paraît néanmoins être surtout l’aboutissement d’un duel au couteau avec l’homme désigné pour le remplacer par intérim: le président du conseil d’administration de Sanofi Serge Weinberg, 63 ans, ancien collaborateur de l’actuel ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius au début des années 80, passé par la télévision publique, le groupe Pinault (dont il présida le directoire de 1995 à 2005) et le groupe Accor. Chris Viehbacher, à l’opposé de Serge Weinberg, énarque, n’était pas du tout un produit de l’élite d’affaires hexagonale venue de la haute fonction publique. Il avait, avant Sanofi, fait une grande partie de sa carrière dans la pharma, ayant intégré à partir de 1995 la direction de GlaxoSmithKline en France puis aux Etats-Unis.

«L’affrontement entre les deux hommes était plus qu’une affaire de tempéraments: c’était aussi une question de culture, de réseau, de visibilité de Sanofi. Chris Viehbacher pensait uniquement en termes de business et de résultats. Serge Weinberg est la quintessence de l’homme de pouvoir à la française», explique un ancien collaborateur de l’ex-ministre de l’Economie Arnaud Montebourg, avec lequel le PDG limogé s’était rudement affronté. Son éviction a d’ailleurs provoqué une baisse de près de 5% du cours boursier de Sanofi, qui a clôturé à 71,15 euros, contre 88,85 euros il y a un an. Sanofi y a perdu son rang de première capitalisation boursière française, derrière Total.

Côté stratégique, Chris Viehbacher n’a pas réussi à convaincre les actionnaires du géant pharmaceutique (dont le groupe L’Oréal, détenteur de 9% des actions) de la justesse de son développement international. Le groupe avait annoncé le 28 octobre que son médicament vedette anti-diabète, le Lantus (1,6 milliard d’euros de vente au troisième trimestre 2014 pour 6,8 milliards de chiffre d’affaires du groupe), rapporterait beaucoup moins que prévu outre-Atlantique en 2015, après avoir déjà accusé une sérieuse baisse de vente cette année. L’acquisition en 2011 par Sanofi de Genzyme pour 15 milliards d’euros lui était aussi reprochée compte tenu de l’exposition de la firme aux marchés émergents, malgré les bonnes ventes de ses traitements contre la sclérose en plaques.

Serge Weinberg sort donc victorieux de ce duel qui rajoute Sanofi à la longue liste des groupes français à connaître ces jours-ci des changements de dirigeants. C’est bien sûr le cas de Total, après le décès de Christophe de Margerie. Idem à EDF, où Henri Proglio, non reconduit, va laisser la place à Jean-Bernard Lévy. Le géant du nucléaire Areva a vu partir pour raisons de santé Luc Oursel, remplacé par son numéro deux Philippe Knoche. Le changement à la tête de Sanofi pourrait toutefois s’annoncer encore plus risqué si, comme l’indique une source au Monde , «l’extraordinaire patron de la recherche du groupe, Elias Zerhouni, bras droit de Viehbacher, décidait de quitter lui aussi le navire».