* Maître-assistante au Département d’économie politique de l’Université de Fribourg

Selon ses propagandistes, la «révolution du microcrédit», ainsi qu’ils l’avaient désignée, devait permettre d’accroître très rapidement les revenus des populations pauvres bénéficiaires, et spécialement celles extrêmement pauvres. La diffusion de prêts de petit montant devait assurer le financement de leurs activités génératrices de revenus, et même la création de celles-ci. La caution de groupes constituait l’innovation majeure devant suppléer l’absence de garantie de propriété mobilière ou immobilière. L’endettement rebaptisé crédit devait spontanément se transformer à travers toute la planète en vecteur positif de croissance et de développement. Les exclus de toutes sortes n’auraient eu pour principale aspiration pour échapper à la trappe à pauvreté que de devenir entrepreneur. La déficience essentielle pour leur permettre de réaliser ce rêve était leur manque de ressources financières. Leurs besoins et leurs demandes en matière de crédit se trouvaient pouvoir être satisfaits par des financiers et des épargnants à la recherche de placements dits «alternatifs». Le marché et la logique de la complémentarité des intérêts pouvaient donc retrouver ainsi ses droits quasi naturels par rapport aux aides publiques et privées. Mieux encore, lutter contre la pauvreté ne devait plus coûter mais rapporter, et à moindre risque, compte tenu des taux de remboursement affichés ayant fondé la légitimité de cette microfinance. Initié comme un instrument de solidarité, le microcrédit s’était converti en credo de diffusion du néolibéralisme et de bonne finance pour et parmi les damnés de la terre.

Pourtant, la multiplication des contextes de montée des impayés dans des pays considérés jusque-là comme des «modèles» du secteur (le Nicaragua en Amérique latine, le Maroc au Maghreb, l’Andhra Pradesh en Inde ou encore la Bosnie-Her­zégovine en Europe) et la publication de nombreuses études d’impact ont secoué ce secteur, après trente années de forte croissance et d’importants soutiens des bailleurs de fonds et investisseurs. L’effondrement du cours de bourse de SKS, qui avait près de 7 millions de clients dans sa période faste et qui, en mai 2012, a annoncé le licenciement de 1200 employés et fermé 78 agences en Andhra Pradesh (Inde), n’y est peut-être pas pour rien non plus.

Le dernier «Etat de la campagne du sommet sur le microcrédit (2012)», réalisé sous la direction de Jan P. Maes et Larry R. Reed, exprime largement les doutes qui se sont peu à peu installés au cœur des parties prenantes du microcrédit dans le monde quant à son efficacité pour diminuer sensiblement et rapidement la pauvreté.

Les premières critiques du microcrédit découlaient de recherches menées avec une perspective socio-économique et anthropologique, généralement à un niveau localisé, ou politique, à une échelle globale. Elles ont été récemment et considérablement confortées par un rapport (What is the evidence of the impact of microfinance on the well-being of poor people?) . Il s’agit d’une large synthèse d’études économétriques par un collectif d’universitaires animé par Maren Duvendack, soutenue par le gouvernement britannique (UKAid). Ce rapport montre que les preuves prétendues irréfutables de l’impact économique positif du microcrédit n’étaient qu’un château de sable et que quelques années d’études statistiques très coûteuses n’ont rien prouvé. Certes, il n’y a pas que ces échecs mais le lecteur reste sur sa faim puisqu’il est montré que tels effets jugés positifs en un lieu ne l’est pas ailleurs, et réciproquement. Autant dire qu’il sera difficile de tirer de tel ou tel exemple des «bonnes pratiques» puisque les circonstances et les contraintes locales apparaissent primordiales. On peut même en arriver à se demander si, plutôt que de rechercher les bonnes pratiques, il ne conviendrait pas de rechercher les mauvaises afin de ne pas répéter les mêmes erreurs. Les critiques contenues dans le rapport UKAid, apparaissent par leurs formes beaucoup plus crédibles aux yeux des décideurs quant aux limites du microcrédit par rapport aux objectifs de réduction de la pauvreté. Les crises traversées par le secteur du microcrédit dans plusieurs pays ont aussi été déterminantes dans ces interrogations nouvelles.

La principale conclusion pouvant être tirée de ces études est la nécessité d’analyser au cas par cas les échecs et les réussites et en tenant compte avec minutie des spécificités des situations locales engendrant les uns et les autres. Il serait en effet dangereux de continuer à penser que le microcrédit est, par nature et sous toutes ses formes, un outil de développement dont l’essor local ne rencontre ni obstacle, ni opposition, ni crise de croissance. Plus encore, si l’on cherche à travers le microcrédit un instrument de «croissance inclusive», en l’état actuel de ses formes dominantes dans le monde, on peut douter que ce soit à lui tout seul le bon instrument. Le soutien que le microcrédit apporte au financement du fonds de roulement d’activités informelles principalement commerciales ne crée pas par lui-même en masse des emplois de meilleure qualité, délaisse la formation et la protection sociale des travailleurs et ne modernise pas les marchés du travail pour bien répondre aux besoins d’emplois de chômeurs. Pour cela, il faut adopter de nombreuses autres mesures complémentaires, modifier même le type de prêts en les ciblant par des mesures adéquates dans des zones géographiques et des secteurs particuliers d’activité, et élargir la gamme des services financiers.

Dans ce contexte, de nombreuses initiatives, dont l’Appel de Paris lancé par Convergences 2015, laissent émerger un nouveau paradigme qui vise à promouvoir l’inclusion financière, sans «nuire» aux populations cibles. A la différence des initiatives antérieures, où seules les institutions de microfinance et leurs emprunteurs étaient pointés du doigt, ce nouveau paradigme appelle tous les acteurs à interroger leurs pratiques et à les confronter aux objectifs d’une microfinance responsable. Les chercheurs sont également associés à cette transformation.

Loin de nous donc la volonté de jeter à l’eau le microcrédit. Il ne fait aucun doute que, pour les populations en situation de précarité qui manipulent de plus en plus d’instruments monétaires et financiers pour leurs activités productives, pour assurer leur survie ou se prémunir contre les aléas de la vie, l’accès à des services financiers de qualité et diversifiés est crucial. Il est possible de concilier rentabilité et impact social, à condition de mesurer les limites du microcrédit; autrement dit d’abandonner des illusions néfastes qui l’accompagnent encore trop souvent et nuisent à sa refondation comme partie prenante d’une finance responsable et solidaire, parce qu’au service du plus grand nombre.

Il est possible de concilier rentabilité et impact social, à condition de mesurer les limites du microcrédit

** Professeur d’études du développement à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève Ils participent au projet «Financial Inclusion in Crisis» financé par la Banque européenne d’investissement en relation avec l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’Institut de recherche pour le développement.