«Je dois vous quitter. J'ai rendez-vous avec le ministre des Routes et celui des Chemins de fer.» David Sampong, 44 ans, Ghanéen de l'ethnie des Ewés, parle avec un accent jurassien bernois prononcé. Membre de la délégation suisse d'une quinzaine de personnes emmenée par le Secrétariat d'Etat à l'Economie (Seco), il tente aussi de décrocher des contrats au plus haut niveau, comme directeur de la succursale de Moutier de l'entreprise de génie civil De Luca.

Dans la salle de conférences de l'Hôtel La-Palm Royal Beach, l'ambassadeur Oscar Knapp remercie le ministre ghanéen du Développement du secteur privé. «Nous avons la même approche que le gouvernement ghanéen pour renforcer notre coopération. Il n'y a aucune contradiction entre la lutte contre la pauvreté et la présence d'un secteur privé fort.»

Le petit commerce protégé

L'interpellé, Kwamena Bartels, a insisté sur le mot «Akwaaba» – «bienvenue» dans l'une des langues ghanéenne. Les investisseurs du nord le sont dans un pays à gouvernement démocratique libéral réélu en décembre 2004. Zones industrielles d'exportation libre à la chinoise, exonérations fiscales, main-d'œuvre bon marché, terrains à profusion, assurance officielle d'un délai administratif de dix jours pour donner le feu vert à une nouvelle entreprise: tout est mis en place pour attirer de nouvelles activités.

Quelques secteurs stratégiques restent cependant interdits aux étrangers. Le petit commerce en fait partie. Le gouvernement ne tient pas à s'attirer les foudres de la population, dont le seul espoir de meilleure vie économique consiste à ouvrir une échoppe en décrochant un petit crédit bancaire au taux d'intérêt de… 26%, inflation annuelle de 12% oblige! Les autorités ne veulent pas être accusées de favoriser la concurrence déloyale de la part d'investisseurs étrangers. Déjà que la récente augmentation de 50% du prix du pétrole, toujours subventionné, a créé une petite vague de mécontentement.

Le Ghana, espoir économique de l'Afrique occidentale, est un pays stable mais entouré de risques. Si la situation devait dégénérer en Côte d'Ivoire ou au Togo voisins, des vagues de réfugiés saigneraient à blanc une économie en voie de redressement, soutenue par la récente hausse du prix du cacao sur les marchés mondiaux.

12 millions par an

David Sampong a d'autres soucis. Il veut décrocher un contrat «suisse» pour la construction de routes et de voies ferrées. Le patron de l'entreprise de génie civil De Luca, à Bienne, lui fait entièrement confiance. «Le marché de la construction commence à être saturé en Suisse. Nous avons songé au Ghana, car je connais bien le pays, explique David Sampong. Il y a beaucoup d'infrastructures à construire. Nous pouvons mettre à disposition des techniques modernes de stabilisation des routes, poser des canalisations d'eau potable ou d'électricité. Le Seco nous a facilité les contacts.»

L'entreprise De Luca, 120 employés, réalise un chiffre d'affaires annuel de 25 millions de francs. Si le Ghana devient l'un des piliers de son développement, elle le devra au hasard d'un séjour qu'a effectué David Sampong en Suisse au début des années 80 à la faveur d'un programme d'échanges. Période d'acclimatation suivie d'un apprentissage, et d'études d'ingénieur à Fribourg, puis de gestion d'entreprise à Saint-Imier. «Je veux aussi aider la population ghanéenne», note le Jurassien bernois d'adoption.

Pour l'instant, la majorité des initiatives privées suisses dans ce pays de 20 millions d'habitants reposent sur de tels hasards. Les ananas «développement durable» vendus dans les magasins Coop proviennent par exemple d'une exploitation ghanéenne de 300 employés développée grâce à l'amitié née en Suisse entre Martin Suter et le Ghanéen Felix Botchwy.

Le Seco a l'ambition de ne pas laisser le développement économique du Ghana reposer sur de simples amitiés entre citoyens suisses et africains. Il consacre 12 millions de francs par an à des programmes de développement économique basés, notamment, sur l'aide au démarrage d'entreprises dans un pays dont 44% de la population dispose de moins d'un dollar par jour pour vivre.