Pas d'école de la magistrature en Suisse, pas non plus de filière unifiée pour les policiers appelés à poursuivre les délinquants en col blanc. Depuis longtemps, les carences dans la formation des spécialistes de la lutte contre la criminalité économique sont reconnues. Mais cela va changer. Alors que la Confédération devra engager ces prochaines années des centaines de spécialistes du crime organisé, et que la question de leurs qualifications s'annonce cruciale, une formation officielle va enfin être mise sur pied au niveau national, à Neuchâtel pour la Suisse romande et à Lucerne pour la Suisse alémanique. Et ce n'est peut-être qu'un début, car le thème est désormais porteur. Un autre cours, moins long, qui ne devrait pas faire concurrence aux deux premiers, se prépare déjà à Winterthour.

Pour la première fois en Suisse, un diplôme d'études postgrades HES (Haute école spécialisée) dans le domaine de la lutte contre la criminalité économique va donc être délivré. En Suisse romande, c'est la Haute école de gestion de Neuchâtel, rattachée à la HES de Suisse occidentale, qui a été choisie pour cette nouvelle filière, en collaboration avec l'Institut suisse de police, à Neuchâtel aussi, ainsi que l'Institut de police scientifique et de criminologie de l'Université de Lausanne. Les Alémaniques iront, eux, à la Hochschule für Wirtschaft de Lucerne.

L'initiative en revient à la Conférence des directeurs cantonaux des Départements de justice et police qui, en 1997, instituait un organe directeur, présidé par le conseiller d'Etat zougois Hanspeter Uster. Mission: créer une filière postgrade pour la lutte contre la criminalité économique. Les cours doivent débuter à la fin mai, à Neuchâtel comme à Lucerne.

Les deux programmes sont harmonisés. Droit économique et bancaire, analyse financière, fiscalité, révision, méthodes d'investigation, criminalité informatique: orientés vers la pratique, les cours dureront trois semestres et sont conçus pour être suivis par des candidats exerçant une activité professionnelle en parallèle. A Neuchâtel, ils devraient avoir lieu deux jours par semaine trois fois par mois, indique Isabelle Augsburger-Bucheli, doyenne responsable de la formation à Neuchâtel. Chaque semestre coûtant 6500 francs, la formation reviendra à près de 20 000 francs au total. Elle sera sanctionnée par un examen et un diplôme reconnu par la Confédération et en Europe.

Le succès semble acquis. Plus d'une vingtaine de candidats sont déjà annoncés à Neuchâtel. A Lucerne, le cours devra être doublé. Une première volée de 24 étudiants commencera au début de l'été, une autre en août. «Nous avons eu plus d'inscriptions que nous n'en attendions. Nous avons dû refuser du monde», explique le responsable de la formation en Suisse alémanique, Adrian Lobsiger, qui dirigeait auparavant la lutte contre le crime organisé au sein des Offices centraux de police criminelle à Berne.

Les cours sont ouverts en priorité aux porteurs d'un titre universitaire ou équivalent, en droit, en criminologie, en sciences économiques ou en informatique. D'autres inscriptions peuvent être acceptées sur dossier, en particulier pour ceux qui, dans les rangs de la police, sont au bénéfice d'une expérience professionnelle «particulièrement significative», sans remplir par ailleurs les conditions formelles d'admission. Un cours préparatoire sera ultérieurement mis en place pour «démocratiser» l'accès au diplôme postgrade.

Juges d'instruction, procureurs, fonctionnaires, mais aussi avocats, notaires, banquiers, assureurs, fiduciaires et même journaliste: à en juger par les inscriptions annoncées, le secteur privé se montre également très intéressé par la nouvelle formation. «L'intérêt de ces cours pour l'économie, c'est la prévention contre la criminalité économique», observe Adrian Lobsiger.

De manière générale, dans le domaine de la lutte contre la criminalité économique, la demande en formation va être «colossale», prédit l'avocat tessinois Paolo Bernasconi, professeur de droit pénal économique à la Haute école de Saint-Gall et ancien procureur. Non seulement la Confédération devra engager du personnel qualifié par centaines, suite aux nouvelles compétences qui lui ont été attribuées, mais le développement de la législation en matière de blanchiment d'argent pousse l'économie privée à engager des spécialistes. Les professeurs recrutés à Neuchâtel et à Lucerne devront, du moins pour certaines branches, posséder également une expérience pratique, analyse-t-il: «Le récipient existe, il faut maintenant le remplir.»