Fin de la guerre des chefs français, qui risquait de déstabiliser le géant européen de l'aéronautique et de la défense EADS. Cet épisode au sein de la maison mère d'Airbus avait fini par agacer sérieusement le partenaire allemand. Arnaud Lagardère, coprésident du conseil d'administration du groupe et patron du principal actionnaire français, a annoncé vendredi qu'il présenterait l'actuel président d'Airbus, Noël Forgeard, 58 ans, pour succéder à Philippe Camus à la coprésidence du directoire d'EADS. Il devra partager la présidence exécutive avec Thomas Enders, 45 ans, jusqu'ici responsable des activités de défense chez EADS, dont la désignation a été confirmée par le DaimlerChrysler, partenaire à égalité avec la partie française (30,07%).

Depuis plusieurs semaines, le renouvellement des mandats des dirigeants d'EADS pour le mois de juillet prochain avait donné naissance à un affrontement de personnes qui avait fini par menacer l'équilibre du groupe et inquiété les marchés boursiers. C'est d'abord l'actuel coprésident allemand du directoire, Rainer Hertrich, en très mauvais termes avec Noël Forgeard, qui avait jeté prématurément l'éponge en raison notamment des ambitions du patron d'Airbus. Celui-ci n'avait pas caché son envie de mettre fin à la direction bicéphale franco-allemande et d'assumer seul la présidence. C'en aurait été fini du principe de la coreprésentation franco-allemande imposé à chaque étage pour maintenir l'équilibre.

En désignant rapidement Thomas Enders, DaimlerChrysler avait d'emblée marqué sa volonté de faire obstacle aux ambitions de Noël Forgeard. Même si le patron de l'actionnaire allemand, Jürgen Schremp, a admis dans une récente interview qu'il n'excluait pas un jour une présidence unique, qui serait dans la logique de développement du groupe.

Puis les dissensions entre Philippe Camus et Noël Forgeard, qui ne s'étaient jusqu'à présent pas épargné crocs-en-jambe et petites phrases assassines, sont apparues sur la place publique. Soutenu par Jacques Chirac, dont il fut le conseiller industriel, et par l'ex-ministre des Finances Nicolas Sarkozy, Noël Forgeard a fait valoir ses ambitions, étayées par le réel succès d'Airbus dont il a fait le numéro un mondial de l'aéronautique. Véritable mentor de l'héritier Arnaud Lagardère, le financier Philippe Camus comptait sur le soutien de l'industriel pour conserver la présidence d'EADS, mais aussi sur un appui discret des Allemands, froissés par les ambitions de son concurrent.

D'autres déséquilibres

Arnaud Lagardère a finalement tranché. Philippe Camus reviendra à ses côtés, sans doute pour développer les visées du groupe Lagardère sur le marché des médias américains. Officiellement, du côté allemand, on se borne à saluer cette décision «qui apporte la nécessaire clarification à la tête du groupe». Mais, selon le Financial Times, Jürgen Schremp aurait demandé à son futur représentant Thomas Enders «de se montrer ferme à l'égard de Noël Forgeard. Et de lui faire comprendre qu'il est aux commandes.» Les Allemands, qui redoutent l'activisme politique de la France, ont bien l'intention aussi de faire obstacle à une nomination de Gérard Blanc, actuel numéro deux, à la tête d'Airbus.

De son côté, Rainer Hertrich a tenté d'affaiblir Noël Forgeard en dévoilant le surcoût «alarmant» de l'Airbus A380, soit 145 milliards d'euros. Le combat des chefs aura laissé des traces. D'autant que d'autres déséquilibres menacent: passage du groupe d'électronique français Thalès chez EADS? Ou des chantiers navals allemands ThyssenKrupp? La première tâche des nouveaux patrons sera bel et bien de rétablir la confiance mutuelle.