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Comment avoir une rente «durable»

Les assurés aimeraient que leur caisse de pension investisse selon des critères environnementaux et sociaux. Mais les initiatives tardent à se concrétiser parce que le mode d’emploi fait défaut. Conseils pratiques

Souvent, les assurés aimeraient que l’argent placé dans leur caisse de pension soit investi de manière durable et respecte les critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance (ESG). Cette volonté devrait les amener à demander à leurs représentants au conseil de fondation de prendre les mesures nécessaires. De surcroît, les délégués de l’employeur sont également très intéressés par cette thématique d’actualité. La volonté ne manque généralement pas, mais peu d’instituts de prévoyance passent à l’acte, en dehors des grands acteurs publics.

Vives réticences

Les réticences sont encore fortes. «Une première raison tient à l’ordre des priorités», indique Graziano Lusenti, fondateur de Lusenti Partners. En effet, «une caisse de pension est tenue d’abord de financer dans la durée et sur le long terme ses engagements. C’est là le mandat que lui impose le législateur. Elle doit donc réaliser un rendement suffisant pour financer les rentes», poursuit le consultant. Dans ce contexte, de nombreux membres de conseil de fondation estiment, à son avis, «que le «durable» est «moins prioritaire» ou qu’il n’y a pas de lien évident et direct entre l’impératif de rentabilité et les possibilités pour l’institution de contribuer à une économie sensiblement plus durable».

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Un deuxième argument est lié aux coûts et à leur réduction: «Les placements ESG sont perçus comme plus chers que les placements traditionnels», ajoute Graziano Lusenti. Le désir initial est aussi freiné par la complexité, la technicité, le manque d’harmonisation des méthodologies et «la peur de contribuer à mettre en œuvre une usine à gaz», selon le consultant. Il est dès lors important, à son avis, de dissiper ces craintes, en insistant sur le fait que cela peut se faire de manière simple, efficace et peu onéreuse.

D’abord se former

Mais comment procéder et que faire? Même les experts réunis à la CFA Institute European Investment Conference, fin novembre à Paris, ont semblé fort dépourvus lorsque l’orateur, Joachim Klement, responsable de la recherche auprès de Fidante Partners, leur a demandé un mode d’emploi. Les réponses ont été pour le moins hésitantes.

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Dans une démarche de mise en œuvre des critères du développement durable, l’information et la formation jouent un rôle important: «Des séances d’information pour les membres du conseil sont souvent nécessaires et les représentants de la fondation doivent se former aux concepts particuliers de l’ESG, au choix des indices. La caisse de pension doit évaluer aussi ses contraintes de rendement et s’interroger comment elle peut inclure dans ce cadre une dimension durable», poursuit Graziano Lusenti. «Il faut s’informer et cela exige beaucoup de travail», confirme Joachim Klement. Lorsqu’une personne intéressée se penche sur ce domaine, des questions de fond émergent rapidement. «La définition même de durable est très incertaine», poursuit le stratégiste. Une entreprise peut être active dans les énergies renouvelables, mais utiliser des matériaux peu respectueux de l’environnement.

Définir les objectifs

Dans sa démarche, Joachim Klement propose de d’abord définir les buts visés par la caisse de retraite à travers les investissements durables. Les objectifs éthiques sont généralement intégrés à ce que les analystes nomment la gestion des risques, dans un sens plus qualitatif que quantitatif. Il s’agit en effet d’associer les investissements durables dans la philosophie de l’institut de prévoyance. Par contre, selon le stratégiste de Fidante, l’objectif ne peut pas être d’augmenter le rendement des actifs.

Pour juger la volonté du conseil de fondation, Joachim Klement propose de demander à ce dernier s’il souhaite que la performance soit mesurée relativement à un indice ESG. En général, on lui préfère encore un indice traditionnel. Le débat reste d’ailleurs ouvert sur la performance des investissements durables.

L’institut de prévoyance doit aussi discuter du processus à mettre en place pour gérer les controverses liées à une société, par exemple l’affaire LafargeHolcim. La caisse de pension doit aussi définir ses ambitions ESG. Se satisfait-elle des principes des Nations unies en matière d’investissement durable (PRI), qui sont interprétés comme des contraintes minimales tant ils sont généraux?

La mise en œuvre

Les questions du «que faire?» et du «comment?» peuvent être traitées en fonction du savoir interne et on peut faire appel à des prestataires spécialisés (consultants, asset managers, etc.), selon le consultant. L’institution doit définir les ressources mises à disposition pour sa stratégie ESG, en personnel et en capitaux. Il est également crucial de disposer de données fiables et complètes, ajoute Joachim Klement. Les fournisseurs d’indices durables ne manquent pas, des sociétés globales aux plus spécialisées.

Il faut garder à l’esprit qu’il existe des niveaux différents de réalisation et de mise en œuvre des placements durables – des plus simples aux plus complexes: «On peut se satisfaire d’exclusions, par exemple l’armement ou le nucléaire. On peut aussi privilégier les actions des entreprises (ou les obligations des Etats) les plus vertueuses», rappelle Graziano Lusenti. On peut aller plus loin en visant des objectifs explicites (qu’il faut ensuite mesurer), comme la réduction des émissions de carbone ou la lutte contre la pauvreté: dans cette perspective, on favorisera les «obligations vertes» ou l’«impact investing», indique le consultant.

Les combinaisons sont nombreuses et il n’existe pas de standard universel. «Actuellement, la Commission européenne cherche toutefois à uniformiser les standards», révèle Joachim Klement. La CFA Society Switzerland, en partenariat avec Swiss Sustainable Finance, a récemment publié un guide (Handbook on Sustainable Investments) comportant des cas pratiques. On y trouve la démarche employée par les caisses de pension de la ville de Zurich, de Publica ainsi que de la CAP Prévoyance. C’est cette dernière qui a été présentée à la conférence de Paris.

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