Il n’y a aucune raison que seules les récessions aient le privilège d’être décrites avec des lettres, V, U, W et L. La dernière en date est un K (voir ma chronique du 23 janvier). Mais la reprise économique que nous entrevoyons? Eh bien, ce sera un «N».

Dans la première partie du N, vers le haut, l’économie repart brusquement. C’est la phase euphorique: restaurants, voyages, réunions. Ce sera aussi celle des achats frénétiques. Le terme consacré est «revenge shopping». Cette phase sera alimentée par un excès d’épargne dans les ménages, résultant des plans de soutien: par rapport à 2019, un équivalent de 12% de PIB en plus aux Etats-Unis, 10% en Grande-Bretagne ou 5% en Allemagne.

Surchauffe et inflation

Puis il y aura une phase de correction, la barre descendante, du N. En fait, il y a toujours une période de correction dans les reprises économiques. Elles ne sont jamais linéaires. Comment cela va-t-il se produire?

Très probablement, ce sera à cause d’un risque de surchauffe de l’économie et donc d’inflation. Les deux termes sont d’ailleurs tabous dans le discours des dirigeants. Il y a deux semaines, Janet Yellen, la nouvelle secrétaire au Trésor américaine, en a parlé. En quelques heures, la bourse s’est effondrée. Le lendemain, elle s’est rétractée. Christine Lagarde, à la Banque centrale européenne, pense que ce sera un épiphénomène.

Pourtant c’est un secret de Polichinelle. Tous les indicateurs pointent dans cette direction. Le prix des matières premières explose, cuivre, fer ou pétrole. Le transport maritime connaît une augmentation sans précédent des prix, multipliés par trois en 6 mois. A cela s’ajoutent les goulots d’étranglement dans les approvisionnements. Certains parlent «d’effet Ketchup».

De plus le dollar s’affaiblit. En achetant près de 2300 milliards de dollars de produits à l’étranger, l’économie américaine risque d’importer de l’inflation. La terreur des marchés financiers est donc que les banques centrales se voient contraintes d’augmenter les taux d’intérêt, même lentement. Beaucoup d’investisseurs angoissent à la pensée de gérer des actifs dont la valorisation dépend d’un excès de liquidité et d’intérêts au plus bas.

Petit investisseur pris en ciseau

Le petit investisseur ou épargnant risque de se voir pris en ciseau entre une inflation qui repart sur les biens de consommation et des taux d’intérêt négatifs sur son épargne. Celle-ci risque de continuer à être taxée indirectement par la politique des banques centrales et directement par les banques commerciales (ce qui est un scandale – voir ma chronique du 6 mars).

Les marchés resteront donc nerveux, volatils, et dépendant de la moindre rumeur. Très probablement, les banques centrales resteront prudentes et préféreront laisser repartir l’inflation plutôt que de freiner la croissance: jusqu’à ce que ce soit trop tard. C’est la grande critique de Larry Summers, l’ancien directeur du Conseil économique sous Barak Obama, qui pense que la Réserve fédérale américaine fait preuve «d’une dangereuse complaisance» face à l’inflation.

Enfin, on peut espérer une reprise plus calme et à long terme, la partie remontante du N. Dans cette dernière phase, le «nouveau» nouveau normal sera probablement caractérisé par des coûts d’opération plus importants. La nécessité de sécuriser la chaîne d’approvisionnement, de diversifier ses partenariats d’affaire, d’augmenter les stocks d’urgence (même le prix des entrepôts explose) ou de se protéger contre la cybercriminalité va plomber les résultats. Et bien sûr, en parallèle, les impôts augmenteront.

L’incertitude du timing

Si ce scénario en «N» est plausible, la grande incertitude demeure celle du timing. Combien de temps va durer l’exubérance? Quand la période de correction surviendra-t-elle et pour combien de temps. Quand va reprendre la croissance et à quel rythme? Ce n’est donc pas tellement la forme de la reprise économique qui pose un problème que la durée des différentes phases.

Pour un économiste, c’est frustrant. Un jour j’avais posé la question à Raymond Barre, économiste brillant et ancien premier ministre de France: «Garelli, la seule chose que nous savons en économie, c’est qu’il y a des cycles. Malheureusement, on ne sait pas quand ils commencent, combien de temps ils durent et quand ils se terminent.»

A l’époque, je ne me sentais pas plus avancé. Mais aujourd’hui, je pense souvent à lui.

La précédente chronique: Incompréhensible? Il faut demander aux anthropologues


* Professeur émérite, IMD et Université de Lausanne.