En Allemagne, lorsque les assurés rendent visite à un médecin, ils ne déboursent jamais un centime. Et quand ils quittent le cabinet, ils n'ont absolument aucune idée du prix de la consultation… Cela pourrait bien changer dès le 1er janvier prochain si la réforme présentée hier par Ulla Schmidt, la ministre sociale-démocrate de la Santé (SPD), était votée par le parlement à l'automne.

Négociée avec l'Union chrétienne (CDU/CSU), qui dispose d'une majorité à la Chambre haute (Bundesrat), cette réforme obligera en effet les patients du régime public à payer un «ticket d'entrée» pour rendre visite aux médecins (15 francs par trimestre et par médecin). Elle concerne 90% de la population, le reste étant assuré de manière privée.

A en croire Horst Seehofer, ancien ministre de la Santé d'Helmut Kohl et représentant l'opposition chrétienne lors des négociations, cette réforme serait «la plus grande de l'histoire sociale allemande». Mais il s'agit surtout d'une brèche ouverte dans un système à bout de souffle, où les patients se contentaient de présenter leur carte magnétique d'assuré au médecin pour se faire soigner. Ils devront dorénavant ouvrir aussi leur porte-monnaie…

«Dérapage social»

Le gouvernement rouge-vert de Gerhard Schröder a tenu à fixer des «plafonds» dans les dépenses des assurés. Ainsi, personne ne devra dépenser plus de 2% de son revenu annuel brut pour sa santé. Mais pour l'aile gauche du SPD, déjà passablement remontée par les réformes sur le marché du travail (notamment la réduction des allocations chômage), les projets de Schröder se font, une fois encore, sur le dos des salariés.

Peter Dressen, expert du SPD en matière de protection sociale, estime que les assurés sont bien les perdants de la réforme. Ottmar Schreiner, député de Sarre et membre du Présidium au SPD, considère même la réforme comme inacceptable. Pour beaucoup de sociaux-démocrates, elle porte avant tout la marque des conservateurs, dont le soutien est indispensable à Schröder au Bundesrat pour faire passer des lois.

Ursula Engelen-Kefer, vice-présidente de la fédération des syndicats allemands (DGB), dénonce un «dérapage social»: «Une nouvelle fois, la coalition s'est agenouillée devant les lobbystes du système de santé», ajoute-t-elle. En effet, l'industrie pharmaceutique et les médecins sont présentés comme les grands gagnants de cette réforme. La publication de la liste exhaustive des médicaments remboursables a été notamment abandonnée au cours des négociations…

Certains responsables du SPD craignent notamment que la parité entre employeur et employé soit lentement supprimée au profit des patrons. C'est le cas des indemnités maladie, qui seront entièrement à la charge de l'employé en 2007.

Dans les milieux de la santé, les projets du gouvernement Schröder sont loin de faire l'unanimité. Les caisses d'assurances doutent de l'effet de cette réforme pour baisser le taux des cotisations. «Il devrait tout au plus se stabiliser», estime Gernot Kiefer, vice-président de la caisse IKK. «Nous avons surtout manqué là une chance d'engager des réformes en profondeur», déplore le porte-parole de la caisse DAK.

Les représentants de l'industrie et du patronat regrettent également que le gouvernement n'aille pas plus loin dans les réformes structurelles. Pour Peter Bofinger, professeur d'économie à Würzburg, la réforme pourrait même avoir des effets négatifs sur la conjoncture. «Le pouvoir d'achat des salariés va baisser et cela freinera la consommation», estime-t-il.

Toujours est-il que cet accord avec l'opposition chrétienne-démocrate est important, car il ouvre la voie à d'autres négociations sur les réformes contenues dans le programme de Gerhard Schröder, «Agenda 2010». «Les Allemands attendent ce genre de consensus», souligne à juste titre Olaf Scholz, le secrétaire général du Parti social-démocrate (SPD). Un consensus que l'on nomme déjà à Berlin la «grande coalition de l'ombre».