Vendredi matin, à Bruxelles, le soleil transperce les baies vitrées du Juste Lipse, l’imposant bâtiment du Conseil européen. Après une nuit quasi blanche, c’est le premier baptême du feu communautaire pour le tout nouveau chef du gouvernement belge, Elio Di Rupo. Aussi souriant que raide, le leader socialiste francophone rajuste son éternel nœud papillon et élude les questions sur l’imbroglio institutionnel que cache, en réalité, la promesse d’un nouveau traité pour la seule zone euro et les pays désireux de s’y associer.

Quelle semaine pour le maire de Mons! Cinq journées passées à tenter de convaincre que la Belgique est enfin sortie de la crise politique qui la paralysait depuis 540 jours. Pour se retrouver plongé, dans la nuit de jeudi à vendredi, en pleine discorde communautaire. Les diplomates belges, autour du premier ministre, sont peu diserts. Ils savent que toute allusion au choc frontal qui s’est éternisé pendant la nuit entre le Britannique David Cameron et ses collègues pourrait ternir l’image de leur nouveau patron. Nicolas Sarkozy, d’ailleurs, a préféré s’échapper. Le président français, présent vaillamment devant la presse à 4h30 du matin, rejoint à la va-vite, vers 13 heures, sa limousine flanquée du drapeau tricolore. Le traditionnel déjeuner de clôture du sommet a tourné court. La signature du traité d’adhésion de la Croatie a été l’occasion de scruter les regards et les ressentiments, après l’épique bataille nocturne. «L’Union de la stabilité» est née dans la douleur.

Rien de surprenant. Lundi 5 décembre à Paris, le déjeuner entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel avait ouvert la brèche. «Ce choc frontal avec les Britanniques doit arriver tôt ou tard, annonçait un diplomate. Londres n’en peut plus de ce directoire franco-allemand.» Notre carnet de notes en témoigne. Colère d’un diplomate anglais de haut rang, lundi soir au Hilton, contre les «diktats» de Berlin. Gêne, mardi, au Berlaymont (le QG de la Commission européenne) du porte-parole d’un commissaire face à l’intransigeance franco-allemande. Il détaille les difficultés posées aux institutions communautaires par les propositions franco-allemandes. Enervement visible, mercredi, du correspondant bruxellois du Guardian, après sa rencontre avec un conseiller d’Angela Merkel. Fatalisme, jeudi, de l’eurodéputé libéral et fédéraliste britannique Andrew Duff: «Cameron va claquer la porte et tenter de présenter cela comme une victoire. Il y parviendra seulement si la désunion l’emporte.»

Désunion. Le drame s’est joué là-dessus. Une fois de plus. La délégation suisse venue à Bruxelles le 7 décembre pour le comité mixte annuel de l’accord de libre-échange en a saisi l’intensité. Les interlocuteurs des négociateurs helvétiques ont glissé, dans les couloirs, quelques comparaisons bien senties entre les agissements de Londres et les revendications de la Confédération. «Si le Royaume-Uni se comporte comme un pays tiers, où est la différence?» s’énerve, non loin du porche de la Mission suisse, place du Luxembourg, un responsable communautaire.

Direction le restaurant de l’Europarlement. Un ancien commissaire européen partage un café avec les journalistes: «Pour une fois, les Britanniques sont pris au dépourvu. Ils n’ont pas d’autre stratégie que celle du refus de l’intégration budgétaire souhaitée par Berlin.»

Bruxelles est un village. Trois rues séparent le Parlement européen de la Commission et du Conseil. Un wagon de gendarmes et de policiers déposent les barrières qui ceinturent hermétiquement, lors de chaque sommet, le rond-point Schuman. Le retrait des indispensables badges d’accréditation permet d’échanger. Les frustrations sont palpables. Contre Londres. Mais surtout par le sentiment généralisé d’une régression communautaire. La capitale de l’Union et ses bataillons d’eurocrates n’en peuvent plus d’être ainsi ballottés par les capitales et les marchés. Le spectre d’un accord intergouvernemental, qui déposséderait la Commission de ses prérogatives, les fait frémir.

Un proche conseiller d’Herman Van Rompuy, l’austère président du Conseil européen, dénonce en privé la lettre franco-allemande envoyée à son patron, tel un «vulgaire ordre de mission», alors que celui-ci croyait avoir carte blanche. Les vétérans de l’intégration redoutent le «tripatouillage» des traités. Ils ne peuvent pas s’empêcher de voir, derrière Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, l’ombre du terrible duo Chirac-Schröder qui ruina, au début des années 2000, les ambitions de Jacques Delors pour une Europe sociale à la hauteur de ses ambitions monétaires. Mais qu’ont-ils à proposer à la place du pacte franco-allemand, version 2011?

Le Financial Times, religieusement lu par le Bruxelles européen, publie sur son blog «Eurozone crisis» les propositions de Van Rompuy. L’idée d’amendements a minima, via un changement d’article au bas d’un protocole, fait s’étrangler les diplomates de la Mission allemande. «Ils nous prennent pour des c… ou quoi?» interroge l’un d’eux en français, lors du dîner de mercredi soir, en marge de la remise du Prix du livre européen.

Alors que les vingt-sept cortèges des chefs d’Etat ou de gouvernement se succèdent jeudi soir à Bruxelles, il ne reste qu’à écouter Daniel Cohn-Bendit. Le coprésident des eurodéputés verts intervient avec d’autres ténors du groupe «Spinelli», bastion du fédéralisme européen. Dany est en verve. Ses critiques pleuvent, autour d’un argument massue: personne, même Angela Merkel, ne peut garantir que la boîte de Pandore des traités ne ravivera pas les tensions nationales, affaiblissant l’Union. Rappel à la réalité: «Intergouvernemental veut dire repasser par la case nationale, alors que des pays comme la France sont en campagne électorale. Vous croyez que tout cela va tenir?» tonne le parlementaire européen. L’ancien premier ministre belge Guy Verhof­stadt, partisan zélé des euro-obligations, est plus mal à l’aise. Il n’y a pas si longtemps, lui aussi devait avaliser moult compromis lors des Conseils européens. «Qu’ils comprennent au moins une chose, lance-t-il à l’adresse des dirigeants, arrivés dans le bâtiment voisin: les marchés ne seront pas dupes de leurs promesses.»

Les heures s’écoulent. Le drame se noue. La nuit de jeudi à vendredi sera très longue. Les mesures financières sont validées lors du dîner. Le pugilat politique démarre vers minuit. La salle de presse, au rez-de-chaussée, bruit de rumeurs. Plus de 500 journalistes attendent, devant le bar fermé jusqu’au petit matin. Il est un peu moins de 1 heure lorsque je quitte les lieux. Le «texto» de la Mission française me réveille trois heures plus tard. Retour nocturne en scooter. Nicolas Sarkozy, David Cameron, Angela Merkel sortent groggy de l’épreuve. Le Royaume-Uni a dit «no». L’engagement de la zone euro à aller de l’avant est présenté comme une indéniable victoire par la chancelière et le président, logés tous deux au même hôtel, l’Amigo, près de la Grand-Place.

Les délégations s’évitent. Les premières dépêches relatent la confusion ambiante, le risque de fracture, la difficile refondation. Les bourses hésitent. A la baisse de Tokyo succède la hausse de Francfort. Une nouvelle semaine s’achève, au bord du précipice européen.