La Suisse croule sous les banques et les institutions financières. Mais tous ses habitants ne trouvent pas pour autant facilement un accès au crédit. Même lorsqu'il s'agit de petits montants. Bien souvent, les entrepreneurs en herbe doivent renoncer à leur projet ou se contenter des coûteux prêts personnels.

Identifiant ce manque, Georges Aegler a lancé Asece en 1998. Cette Association Solidarité et création d'entreprise ne fait rien d'autre que du microcrédit (maximum 30 000 francs). Elle connaît depuis lors un succès ininterrompu.

«Sans eux, je n'aurais pas pu me lancer», témoigne Mike Tieman. Ce Québécois de 36 ans, arrivé en Suisse il y a seulement quatre ans, vient de créer sa société d'entretien de jardins. En cette fin de journée du mois de juin, la chemise de bûcheron sur les épaules, il rentre fourbu d'un important chantier des bords du Léman. «Il y a une grande demande ici, notamment de la part des grandes propriétés.» Pendant quelque temps, il a travaillé pour une entreprise du coin. «Mais je ne m'entendais pas bien avec mon patron et je n'étais pas satisfait de notre travail. En septembre 2002, il m'a licencié. Je me suis dit que c'était l'occasion de me lancer.»

En quelques semaines, ce jeune horticulteur formé à l'école hollandaise («la meilleure») monte un dossier. «Il fallait faire vite pour profiter de l'hiver, la saison morte, et être prêt dès le printemps.» Pourtant, «tout le monde m'a découragé. Même au chômage! Mais, voyant ma motivation, mon conseiller ORP m'a finalement inscrit à un programme pour que je puisse écrire mon business plan». Restait encore à trouver la mise de départ.

La chance a eu son rôle, assure-t-il évoquant un petit ange qui veille sur lui. «Un jeudi matin, je suis tombé sur une publicité pour Asece dans Lausanne Cité. J'ai appelé le jour même, vu Georges Aegler dans l'après-midi et rendu mon dossier dûment rempli le lendemain, ce qui n'a pas manqué de les étonner.»

Quelques semaines plus tard, avec son père pour seule caution, Mike Tieman décroche un crédit de 25 000 francs, à 3,5% sur cinq ans. «Jamais les banques ne m'auraient prêté un centime, d'autant plus que je n'ai qu'un permis B.» En janvier 2003, il inscrit sa société, Pouce vert (la main verte à la sauce canadienne), au registre du commerce. Un notaire lié à Asece se charge de l'opération et lui laisse un an pour régler les 3000 francs qu'il en incombe.

Son petit ange, sans doute celui de la débrouillardise, continue à le protéger. «Faut pas avoir les deux pieds dans la même bottine», comme il dit. Combinard, il rachète une camionnette à une entreprise en faillite et économise 10 000 francs. Enthousiaste, il distribue des flyers à sa clientèle cible et décroche plusieurs contrats pour le printemps. «L'accent québécois donne une bonne image. Mais ce qui intéresse surtout les clients, c'est que je puisse aussi bien leur parler en français qu'en anglais», ajoute-t-il.

Aujourd'hui, Pouce vert compte une centaine de clients, contre 40 il y a seulement un an. Mike Tieman vient d'employer, à 90%, son ancien chef d'équipe, lui aussi viré par son ex-patron. Des architectes et quelques régies lui assurent un minimum de travail régulier. Toutefois, le Vaudois d'adoption tire encore le diable par la queue pour vivre de son travail, «mais je m'en sors». Il espère que, les affaires se développant rapidement, tout ira mieux dans un an.

Les jeunes entrepreneurs de Asece ont de l'énergie à revendre. Elena Duvernay, la petite trentaine, ne dira pas le contraire, même si son expérience ne s'avère pour le moment pas autant concluante que celle du Québécois. Grâce à l'association lausannoise, «les banques m'auraient fait payer des intérêts très élevés», elle aussi a pu lancer sa boîte. Dans un tout autre domaine: le conseil dentaire.

Avec un prêt de 25 000 francs (à 4,5% sur trois ans) obtenu à la fin de 2003 et 20 000 francs tirés de son deuxième pilier, elle a ouvert à Genève son cabinet, Dental info. «Info et pas conseil. Parce que information, c'est plus crédible», explique-t-elle.

Après six ans d'expérience, Elena, sans H en référence à ses origines bulgares, n'en pouvait plus des pratiques des dentistes. «On m'a dit que mon chiffre d'affaires n'était pas terrible. C'est vrai qu'en quatre jours de travail, je facturais moitié moins que mon patron en trois jours», se souvient-elle. «C'est tellement facile de vendre des soins à des patients qui n'en ont pas vraiment besoin.» Vu les frais que cela engendre, «les gens sont parfois intéressés par un deuxième avis. C'est précisément ce que je leur propose, sans faire les soins moi-même.» Pour qu'il n'y ait pas de conflit d'intérêt. Aussi parce que l'installation coûte les yeux de la tête et qu'elle préfère se concentrer sur ce qu'elle apprécie le plus, le contact avec les personnes.

Quelques personnes de Fribourg ou même de Sierre ont bien fait le déplacement jusqu'au bout du lac, «preuve qu'il y a une demande», selon elle. Mais son cabinet demeure trop souvent vide pour que la petite entreprise puisse tourner. La Genevoise confesse son principal problème: «La plupart de mes patients ne viennent qu'une fois, pour un conseil sur un acte important. Difficile de les fidéliser.» Un peu tendue derrière son bureau bien rangé, elle dit devoir «compter chaque franc».

Pas question pour autant de lâcher. Elle fait des remplacements. Continue de rembourser son prêt à l'heure. Cherche des moyens pour mieux se faire connaître. Et de toute façon ne regrette rien. Elle vient aussi d'ouvrir, dans l'autre partie de son cabinet, un espace pour la pratique analytique (somatanalyse). «Dans l'idéal, je devrais consacrer la moitié de mon temps à chacune de mes activités.»

Comme dans les pays du Sud, le microcrédit n'est pas la panacée. Mais il permet de répondre à une réelle demande. Depuis 1998, Asece a accordé près de 70 microprêts, pour 10 fois plus de demandes. Une centaine d'emplois ont selon elle été directement créés. Un bureau a ouvert à Fribourg le mois dernier, premier pas vers une région où la microfinance est pratiquement ignorée, la Suisse alémanique.