De passage à Genève la semaine dernière, Patrick Artus défend le maintien de la Grèce dans la zone euro. Le chef économiste de la banque française Natixis propose de l’aider à se reconstruire économiquement et de différer une partie de l’austérité qu’on lui impose. Patrick Artus revient en Suisse le 11 juin, à l’occasion d’un débat organisé par la Banque Cantonale Vaudoise et Le Temps.

Le Temps: La Grèce doit-elle sortir de l’euro?

Patrick Artus: D’un point de vue normatif, non. Cela n’arrangerait personne. C’est même une situation perdant- perdant. En quittant la zone euro, la Grèce devrait imprimer une nouvelle monnaie, qui se déprécierait rapidement. Comme la dette est libellée en euros, Athènes ne serait ainsi plus capable de payer et ferait défaut. La Grèce ne gagnerait pas vraiment d’une dépréciation de sa monnaie. L’industrie est peu développée et une baisse de la devise ne stimulerait pas l’économie puisqu’elle exporte peu. Au contraire, cela renchérirait les importations. On prend l’exemple de pays en crise, qui, dans le passé, ont utilisé une forte dévaluation pour se relancer, mais il s’agissait de pays très tournés vers les exportations. La Grèce vivrait une crise économique désastreuse tandis que l’Europe encaisserait les pertes de 360 milliards d’euros. Et on ouvre une boîte de Pandore parce qu’on ne peut pas prévoir les mécanismes de contagion vers les autres pays. Du reste, il semble que pratiquement tout le monde a compris qu’une sortie de la Grèce n’était pas une bonne idée.

– Mais cela pourrait-il quand même se produire?

– Il faudrait tout faire pour l’empêcher. Nous sommes face à deux scénarios. Soit l’Europe rediscute avec la Grèce et accepte qu’il faille moins d’austérité et plus d’aide, offerte de façon plus intelligente. L’Europe vient par exemple de libérer 4,2 milliards d’euros pour la Grèce. Celle-ci doit immédiatement rembourser une ligne de crédit à la Banque centrale européenne (BCE). Cette aide n’a pas créé l’ombre d’un emploi en Grèce. Il faut passer à une austérité plus raisonnable, qui ne tue pas l’économie. L’emploi a déjà baissé de 10% en un an. La Grèce n’a pas besoin d’infrastructure, tout est neuf. Il lui faut des entreprises et des emplois tournés vers l’exportation. Aider la Grèce à reconstruire son économie est le seul moyen d’éviter une explosion de la zone euro en 2012.

Soit l’Europe refuse de revenir sur les exigences d’austérité et ne paie plus l’aide. Si cela se produisait, la Grèce ne pourrait alors plus rembourser ses emprunts et la BCE couperait son accès au système interbancaire. De facto, la Grèce serait expulsée de la zone euro. Elle se retrouverait sans autre choix que de devoir imprimer une nouvelle monnaie. On voit comment la chaîne d’événements peut rapidement se mettre en place et provoquer une situation catastrophique.

– Avec l’arrivée de François Hollande à la présidence de la France, une nouvelle dynamique semble s’être mise en place…

– Je suis sceptique sur ce que demande François Hollande. Il semble vouloir une relance d’inspiration keynésienne. Les pays du sud n’en ont pas besoin. Ils ont disposé de fonds structurels depuis des années pour développer les infra­structures. Ils doivent maintenant se concentrer sur le secteur privé d’exportation. Une relance peut aider, mais elle ne réglerait pas le problème. Il faut aider à rééquilibrer la balance extérieure.

– Le déficit extérieur, plus que public, pose problème. Pourquoi?

– Regardez le Japon et les Pays-Bas. Leur dette est énorme, mais ils ont un excédent commercial et personne ne s’inquiète de leur situation. On ne s’intéresse d’ailleurs plus à l’Irlande depuis que sa balance commerciale est elle aussi devenue excédentaire. En Espagne, au Portugal, il faut faire disparaître le déficit extérieur pour régler les problèmes de financement. Le problème se pose moins en Italie, qui est excédentaire depuis trois mois. Au lieu de relancer les exportations pour combler ce déficit, on veut freiner la consommation et donc les importations. C’est un appauvrissement immense pour ces pays. C’est ce qui s’est passé en Irlande. En Grèce, pour arriver à l’équilibre, il faudrait diviser par deux les importations. C’est ce que demandent les Allemands, mais c’est un ajustement que personne ne peut accepter. Le pays reviendrait des dizaines d’années en arrière en termes de pouvoir d’achat. Il faudrait faire l’inverse et essayer de redévelopper des activités.

– Que peut encore faire la BCE? – Elle peut baisser ses taux d’intérêt. Elle peut également provoquer une baisse de l’euro, en rachetant des devises comme le fait la Banque nationale suisse. Cependant, elle ne le veut pas et, de toute façon, cela profiterait avant tout aux pays exportateurs, comme l’Allemagne. La BCE pourrait encore reprendre son programme de rachats d’obligations souveraines, mais cela n’aiderait ni la Grèce ni le Portugal qui dépendent désormais de l’aide internationale. L’Italie et l’Espagne pourraient, elles, être soulagées. Or la BCE ne veut pas non plus le faire. On réfléchit également à solidifier le système bancaire pour avoir une garantie des défauts au niveau européen et plus national. Enfin, elle peut lancer une troisième opération de prêts aux banques à 1% sur trois ans. Cela peut aider, mais toutes ces mesures ne règlent pas le problème de fond .

Quatre issues possibles pour la zone euro. Page 17