Les bulles peuvent persister très longtemps. «Elles ne sont d’ailleurs apparentes qu’au moment où elles éclatent», affirme lors d’une interview au Temps Didier Borowski, coauteur d’une étude sur les bulles spéculatives et responsable des vues globales du gérant de fonds Amundi.

Les signes d’exubérance se multiplient dans les actions technologiques américaines. Mais Didier Borowski s’attend davantage à une poursuite de la rotation entre les styles, au profit des cycliques et au détriment des titres de croissance, qu’à une baisse généralisée des indices.

Différences entre les bulles

«Toutes les bulles ne se ressemblent pas», note-t-il. Lorsqu’elles éclatent, les conséquences peuvent être dramatiques, à l’image de la crise immobilière japonaise des années 1990, du crédit en Asie en 1997 et du subprime américain en 2008. Mais leur éclatement peut aussi se révéler quasi indolore, par exemple avec la bulle internet de 2000 et celle des actions chinoises en 2015.

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Deux catégories de bulles sont à distinguer, selon les experts d’Amundi: celles qui proviennent uniquement d’une exagération des valorisations boursières et celles qui sont issues du marché du crédit. L’éclatement des premières pénalise le patrimoine des ménages les plus aisés et la valorisation des sociétés de croissance, mais elle épargne la plus grande partie de la population qui ne détient pas d’actions. La fin des dotcoms et l’éclatement de la bulle chinoise n’ont d’ailleurs pas empêché ensuite plusieurs années de croissance solide, observe Amundi. Selon Amundi, si le bitcoin chutait lourdement, ce serait certes un choc pour les particuliers qui ont investi dans ces supports, mais pas pour les marchés financiers pris dans leur ensemble, les montants en jeu n’étant pas suffisamment importants.

Les crises du crédit, souvent liées à un surendettement, produisent par contre des effets négatifs sur la plupart des agents économiques, y compris la classe moyenne, se propagent rapidement et entraînent dans leur sillage le secteur bancaire.

Combinaison de risques

«La situation actuelle combine les deux catégories», affirme Didier Borowski. Le problème est avant tout lié à une surévaluation des actions technologiques. La chute de ces dernières ne conduirait pas les autorités à réagir. Les Etats, de plus en plus endettés, ne chercheraient pas à protéger les spéculateurs avec l’argent du contribuable. Les banques centrales ne réagiraient que si les effets collatéraux touchaient les ménages, les entreprises et les banques.

«La question consiste à savoir si une baisse des titres de croissance serait susceptible de générer un stress financier tel qu’il se propagerait au secteur du crédit. Nous en sommes loin», rassure Didier Borowski. Face à cette situation de marché, l’investisseur est invité à rééquilibrer son portefeuille au détriment des valeurs technologiques et au profit de valeurs cycliques encore décotées et d’actifs réels.

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Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt augmentent en raison d’un double mouvement haussier, celui des taux réels et celui des anticipations d’inflation. «Nous devrions assister à un mini-boom inflationniste, avec une croissance économique entre 6,5 et 8% cette année, et une inflation moyenne de 2,5% en 2021 et 2022. Tant que les perspectives de croissance sont favorables, une correction sur certains segments d’actions peut se produire sans choc majeur», déclare Didier Borowski.

La forte croissance économique encourage la prise de risque des investisseurs et soutient les actions. Ce scénario est favorable aux cycliques non bancaires.

Un scénario favorable à la gestion active

«L’investisseur doit donc se concentrer sur les valorisations relatives plutôt que de tabler sur une hausse générale des grands indices», selon Didier Borowski. La recherche de rendement profitera aux actifs risqués (actions notamment) et aux actifs réels (immobilier, infrastructure). L’appétit pour le private equity va sans doute rester élevé.

«La situation actuelle rappelle à certains égards les pressions stagflationnistes des années 1970», confie Didier Borowski. La comparaison est toutefois imparfaite. On ne retrouvera pas des taux d’inflation à deux chiffres.

Après l’envol du PIB en 2021, des pressions inflationnistes durables pourraient émerger aux Etats-Unis. Cela d’autant plus, selon Amundi, en cas de relocalisation de certaines chaînes de production. «Certaines entreprises trouveront les moyens de remonter leurs prix de vente et nous pourrions observer des tensions sociales en sortie de crise, susceptibles de générer des augmentations de salaires, surtout dans les secteurs où il y a des pénuries de main-d’œuvre.» Didier Borowski recommande à l’investisseur de se prémunir contre une hausse de l’inflation qui pourrait s’enraciner.

Les années 1970 étaient, pour l’investisseur, catastrophiques pour les actions. Cela ne devrait pas être le cas aujourd’hui en raison de la forte croissance attendue à court terme, rassure-t-il.

Attention toutefois, au risque de «boom/bust». Après une exceptionnelle croissance américaine en 2021, le risque de douche froide est élevé en 2022.

Cet environnement sera «très favorable à la gestion active parce que les gisements de valeur se trouvent dans la sélection des titres», selon Didier Borowski.

Sur le plan monétaire, le renminbi va donc monter en puissance et devenir une monnaie de réserve, selon Amundi. La Banque centrale chinoise sera la première à mettre en place une monnaie numérique. Le PIB par tête va doubler en Chine en quinze ans. Le centre de gravité de l’économie mondiale se déplace inéluctablement vers l’Asie.