C’était un acte citoyen. Tout du moins, il a été présenté comme tel. Mais timidement, parce que les banques n’étaient pas en position de fanfaronner. Pour elles, l’opération crédits-relais déployée ce printemps était aussi une occasion pour remonter dans l’estime du grand public, après une décennie marquée par une série d’affaires et de problèmes qui avaient terni la réputation de leur marque et de leur secteur.

Six mois après cette opération de sauvetage historique, et alors que le parlement débat des conditions de ces crédits-relais, les banques font front commun: on ne change pas les règles du jeu en cours de partie, clament-elles à l’unisson.

Des risques beaucoup plus bas

Pour mettre en place le système de crédit-relais et distribuer 17 milliards de francs à travers l’économie suisse, les banques avaient mobilisé leurs équipes. Pendant plusieurs jours, leurs guichets étaient restés ouverts le soir et le week-end. S’en remettant aux autodéclarations des entreprises demandeuses, elles avaient aussi allégé, pour aller vite, l’habituel niveau de contrôle des risques à effectuer avant d’octroyer un crédit normal.

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Les risques, justement, diffèrent de ceux d’un crédit normal. Ils sont beaucoup plus bas: les prêts-relais sont cautionnés par la Confédération. A 100% pour les prêts Covid-19, inférieurs à 500 000 francs. Et à 85% pour les Covid-19 Plus, qui dépassent ce montant. Pour faire simple, la banque qui ne pourra pas récupérer la somme qu’elle aura prêtée à une entreprise en difficulté pourra se tourner vers l’Etat pour se faire rembourser.

Mais ce sont aujourd’hui les autres «règles du jeu» qui pourraient être changées: un remboursement sur cinq ans, voire davantage, à certaines conditions. Et un taux d’intérêt de 0% pour les crédits Covid-19, et 0,5% pour les crédits Covid-19 Plus. Un niveau qui deviendra adaptable à partir de mars 2021, en fonction des conditions du marché.

Fin octobre, le Conseil national a en effet proposé que la durée des prêts soit allongée à huit ans, ou dix ans pour des cas particuliers. Et s’est aussi prononcé pour que les taux d’intérêt soient gelés pendant toute la durée de ces prêts.

Ne pas gagner d’argent oui, en perdre non

Le Temps a interpellé plusieurs banques à ce sujet. Des petites et des grandes. Toutes renvoient à l’Association suisse des banquiers (ASB), ne souhaitant pas prendre position sur des questions politiques. Mais elles sont plusieurs à glisser que, pour cette question-là, les banques sont très majoritairement d’accord pour dire non. Ce que confirme le porte-parole de l’ASB, association qui vient d’enregistrer le départ de Raiffeisen, mécontente que les intérêts des grandes banques aient trop souvent la priorité.

L’argumentaire des banques se compose de plusieurs points. D’abord, une volonté d’équité entre les entreprises qui auraient souscrit un crédit-relais et celles qui devraient recourir à un crédit normal, aux conditions du marché, au cours des prochaines années. Mais il y a aussi et surtout un enjeu financier. Pour l’instant, les banques se refinancent auprès de la Banque nationale suisse (BNS) au taux directeur, actuellement de -0,75%. Autrement dit, elles y gagnent un peu, puisqu’elles prêtent ensuite cet argent à 0% ou à 0,5%. Cette marge permet de couvrir les frais administratifs relatifs à cette opération de sauvetage, indique l’ASB.

Ainsi, si les taux des crédits-relais venaient à être gelés, les banques se retrouveraient, d’un côté, avec des prêts à taux fixe et, de l’autre, avec un refinancement à taux variable. Tout ce qu’un trésorier digne de ce nom devrait éviter de faire. Personne ne s’attend pour l’instant à des hausses des taux directeurs de la BNS. Les banques refusent néanmoins de prendre un tel risque. «On veut bien ne pas gagner d’argent, mais on ne veut pas non plus en perdre», lâche un professionnel du secteur, sous le couvert de l'anonymat.

Cette proposition d’un gel des taux des crédits-relais, bien qu’elle soit débattue mardi prochain au Conseil des Etats, est loin de faire l’unanimité à Berne. Au Conseil national, la proposition est passée de justesse, à 90 voix contre 89 et 4 abstentions. Et à quelques jours de la session parlementaire d’hiver qui débute lundi, la Commission de l’économie et des redevances des Etats (CER-E) s’est, elle, déjà prononcée en défaveur de cette idée. Et ce, à l’unanimité.

Il y a en revanche un point sur lequel le parlement semble un peu plus s’accorder, une concession plus probable: allonger le délai de remboursement à huit ans, voire dix ans. Ce changement-ci ne comporterait que peu de désavantages pour le bilan des banques prêteuses, sachant que le risque de crédit est porté par la Confédération. Et qu’en plus la BNS a lâché du lest sur ses exigences de fonds propres.

Un programme en stand-by

Les banques ne seraient par ailleurs pas opposées à ce que le programme de crédits-relais reprenne. Leurs dispositifs sont prêts et éprouvés, et elles ont tout intérêt à ce que les entreprises survivent à cette crise sans précédent, nous dit-on en substance.

Car ces discussions ont lieu alors que le programme est en stand-by depuis cet été. Le délai pour demander un prêt courait jusqu’au 31 juillet. Et malgré certaines demandes répétées, notamment de la part des lobbies de l’industrie comme Swissmem, le gouvernement ne l’a pas réactivé. Quelque 23 milliards de francs restent encore à disposition. «Les mesures pour les cas de rigueur constituent actuellement le meilleur instrument permettant d’atténuer de façon rapide et ciblée les conséquences négatives de la pandémie pour les entreprises gravement affectées», indique le Conseil fédéral dans une communication, le 18 novembre dernier. Le gouvernement cherche toutefois à obtenir une délégation du parlement pour, le cas échéant, pouvoir relancer le programme de crédit-relais par simple voie d’ordonnance.

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Mais la stratégie de la sélection naturelle qu’avaient esquissée les ministres de l’Economie et des Finances, Guy Parmelin et Ueli Maurer en octobre, semble se confirmer: on préfère désormais des outils qui permettent de cibler et de conditionner les aides plutôt que de réutiliser des instruments arrosoirs en prenant le risque d’alimenter des entreprises qui, covid ou non, ne sont pas viables.