Pour la première fois, les universités de Genève et de Lausanne publient une «bible» statistique commune joliment nommée Statistiques universitaires, soit près de 240 pages de données sur l'une et l'autre des deux institutions. Qui permettent notamment de remettre en question quelques clichés.

Croissance: Genève fait la pause

Par exemple, la croissance des deux hautes écoles. En terme d'effectifs, Genève, avec ses 11 897 étudiants, s'impose toujours comme la principale haute école romande. Pourtant, depuis 1993, elle accuse un léger fléchissement après avoir franchi le seuil des 14 000 étudiants. Elle ne reprend, timidement, le chemin de la croissance que depuis 1997. Ceci alors que, dans la même période, les autres institutions du pays connaissent une hausse jamais démentie d'une année à l'autre. Ainsi, durant les années 90, Lausanne est passée de 7000 à plus de 9700 étudiants et s'attend à passer le cap des 10 000 à la rentrée d'octobre. Durant cette période, elle affiche même des taux d'augmentation proches du doublement d'effectifs en sciences sociales et politiques et en lettres, tandis que les facultés équivalentes à Genève demeurent stables (pour les lettres) ou connaissent une légère baisse (en sciences sociales et économiques). Le droit connaît également, à Genève, une forte décrue de sa «clientèle» depuis 1993, avec une stabilisation dès 1996; à Lausanne, la même faculté observe aussi un fléchissement, mais moins marqué et plus tardif.

Projections: le pic à venir

La légère décrue de la Haute Ecole genevoise ne doit pourtant pas faire illusion: la maturité continue d'avoir la cote chez les collégiens et gymnasiens. A cet égard, il est d'ailleurs surprenant de constater que, contrairement à une idée très répandue, les Vaudois ont quasiment rattrapé leur retard en matière de baccalauréat. Genève s'est en effet taillé une réputation de champion du bac en raison du taux élevé de porteurs de maturité dans ce canton-ville. Les analyses des deux universités montrent pourtant que, si en 1988 Genève a décerné 1282 bacs et Vaud seulement 756, en 1997, les promotions consacrent respectivement 1353 et… 1409 lycéens. Or, les projections des démographes montrent qu'un redoutable pic de nouveaux jeunes gens débarquant sur le «marché» de la formation tertiaire attend les responsables politiques et scolaires autour de 2012 (voir le tableau ci-contre). Les universités ne sont manifestement pas au bout de leur croissance.

Professeurs: Lausanne mauvaise élève de la relève

Pour faire face à cet afflux programmé d'étudiants, il faudra donc des professeurs. En matière de relève académique, Genève semble clairement mieux placée, puisqu'elle compte bien davantage d'assistants (881) et de collaborateurs scientifiques (1693) que sa consœur lausannoise (858 assistants). Cette dernière se singularise en revanche par une proportion bien supérieure de femmes dans le corps enseignant (148 femmes, sur 860 enseignants au total, contre respectivement 87 sur 620 professeurs). Quoi qu'il en soit, la radiographie de ces colonnes de chiffres indique que la Haute Ecole lausannoise possède un nombre étonnamment important de professeurs – un poste salarial élevé – par rapport à sa consœur du bout du lac. Ce qui la désigne comme une mauvaise élève à l'école de la relève scientifique, l'un des grands défis académiques de ces prochaines années.

Des chiffres très politiques

Pour le reste, les statistiques «communes» des deux académies se heurtent aux limites du fédéralisme, car bon nombre de pratiques s'avèrent sensiblement différentes d'un canton à l'autre. On est loin de la fusion, et même du rapprochement. Comme l'indiquent délicatement les deux rectorats, «l'effort d'harmonisation reste encore inachevé à cause de certains obstacles structurels». Les statisticiens expliquent: «Les deux universités n'ont pas la même définition d'un étudiant débutant, la statistique du personnel exprimée en postes et en personnes ne recoupe pas toujours les mêmes réalités, et l'Etat de Vaud ne comptabilise pas les dépenses de la même manière que celui de Genève». Autant dire, les chapitres les plus sensibles… Sensibles? Oui, car cet exercice ne relève pas uniquement de l'amusement statistique. La réforme du système universitaire, à l'examen aux Chambres, aura notamment pour effet de modifier les modes de financement. Les universités recevront les subsides en fonction, notamment, de leurs effectifs et de leur «production» de diplômés. Elles devront donc présenter à Berne de copieux dossiers mettant en valeur l'abondance de leurs prestations et des besoins auxquelles elles doivent faire face. Mais il leur faudra encore quelques «efforts», en effet, pour présenter un profil relativement clair.