Formation

Les universités s’inspirent du modèle de l’apprentissage

Analyse de données, journalisme, secteur public… De plus en plus de formations supérieures incluent des stages en entreprise afin de combiner théorie et pratique. Les diplômés sont ainsi mieux préparés à entrer dans la vie professionnelle

Dans une salle de l’Université de Genève, trois recruteurs sont assis, un petit écriteau sur leur table pour indiquer le nom de leur entreprise: Firmenich, Sanofi et Caterpillar. Devant eux défilent des candidats. D’autres échanges ont lieu dans une salle un peu plus loin.

Toutes les dix minutes, un petit réveil sonne. Après des salutations polies, chacun s’en va trouver un nouvel interlocuteur, à la façon d’un speed dating. Car il ne s’agit pas de n’importe quel entretien d’embauche: les étudiants de la deuxième volée du master en Business Analytics de l’Université de Genève cherchent ainsi à obtenir un stage de deuxième année.

Les recruteurs sont en effet des représentants des sociétés membres du Groupement des entreprises multinationales (GEM). Ils proposent des places de stage aux étudiants dans le cadre d’un partenariat avec le master. Car la deuxième année d’études se fera au sein d’une entreprise, plutôt que sur les bancs d’une classe. «Quand on ouvre un master comme celui-ci, il est nécessaire de trouver un grand partenaire. Le GEM en est un, commente Diego Kuonen, directeur du programme. L’idée de ce master vient clairement de l’extérieur: les entreprises ont toujours plus de données, mais pas assez de gens qui ont la capacité de les traiter.

Le but n’est pas de collecter les diplômes, mais de décrocher un job à la fin

Jeiran, étudiante d’origine iranienne

Les Business Analytics? Un domaine à l’intersection entre la Data Science, la statistique et le management. Le concept: utiliser les données pour aider à une prise de décision stratégique. Chez Caterpillar, on manque de profils dans ce domaine. «Cette thématique est nouvelle. Il n’existe pas beaucoup d’écoles dans lesquelles sont formés de futurs professionnels à la frontière entre l’analytique et le business», réagit Alexandre Erriquez, responsable de projet Data Analytics chez Caterpillar.

Un partenariat financier entre le master et les entreprises

Ces premières rencontres entre employeurs et étudiants déboucheront sur d’autres entretiens, plus longs, en entreprise. Pour décrocher peut-être un stage qui durera le temps d’une année scolaire. Le GEM suggère à ses membres une rémunération mensuelle aux étudiants entre 2000 et 2500 francs brut. Et pour chaque stagiaire, le GEM verse 20 000 francs au master, en guise de soutien. Les étudiants peuvent aussi trouver des stages par eux-mêmes.

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Le côté pratique de la formation a séduit beaucoup d’élèves. «Le but n’est pas de collecter les diplômes, mais de décrocher un job à la fin», juge Jeiran, étudiante d’origine iranienne. «Cela me semble essentiel de pouvoir appliquer ce que l’on apprend, ajoute Josué, qui vient du Mexique. Et puis les études et le travail, c’est très différent, il est donc important de savoir à quoi ressemble une entreprise avant d’y travailler vraiment.»

Mais il ne s’agit pas du seul master tourné vers le monde professionnel. Certaines facultés, comme médecine ou droit, sont évidemment professionnalisantes, mais c’est le cas d’autres masters aussi, comme ceux qu’a développés la Faculté des sciences de la société de l’Université de Genève, en développement territorial et en management public notamment.

A l’Université de Neuchâtel aussi, l’Académie du journalisme et des médias (AJM) se distingue depuis dix ans par son master en journalisme et communication professionnalisant. «Certains cours sont orientés théorie et d’autres sont orientés pratique, résume Annik Dubied, directrice de l’institut. Il existait pour le journalisme des formations théoriques et des formations en emploi, mais on n’avait jamais creusé les deux dimensions à la fois. Il est fondamental de les conjuguer, pour créer des profils capables de réflexion, créatifs et prêts à participer au renouveau du métier.»

Les universités réagissent aux besoins du monde du travail. Ces offres sont aussi un moyen pour elles de se distinguer et de faire du marketing pour attirer plus d’étudiants

Barbara Stalder, professeure à l’Université de Neuchâtel

Le côté pratique existe aussi au travers des stages: en deuxième année, les étudiants ont, en plus des cours, deux stages de deux mois dans des médias. Contrairement au master en Business Analytics, ce ne sont pas les employeurs qui sélectionnent leurs stagiaires. «Une commission composée à la fois de journalistes et d’académiciens prend ces décisions, détaille Annik Dubied. Ils sont les mieux à même de connaître les étudiants et d’évaluer leurs besoins pédagogiques.»

Les universités font leur marketing

L’intérêt pour le terrain et les formations pratiques est grandissant. Les prévisions de l’Office fédéral de la statistique envisagent notamment sur la période 2017-2027 une hausse de 10% dans les hautes écoles spécialisées qui offrent un enseignement proche de la pratique et favorisent une approche en lien avec le monde professionnel, contre une augmentation de 6% dans les hautes écoles universitaires, qui comprennent les universités et les écoles polytechniques fédérales et dispensent des connaissances théoriques poussées.

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A la question de savoir si l’on se dirige de plus en plus vers ces master professionnalisants, Barbara Stalder, professeure en psychologie du travail et des organisations à l’Université de Neuchâtel, répond: «Avec l’introduction de ces programmes, les universités réagissent aux besoins du monde du travail. Ces offres sont aussi un moyen pour elles de se distinguer et de faire du marketing pour attirer plus d’étudiants.» Elle mentionne aussi une forme de dévalorisation qui existe à l’encontre de ceux qui sortent des universités sans expérience pratique, avec l’idée qu’ils connaîtraient moins le terrain que ceux qui viennent de formations professionnelles.

Mais si la combinaison théorie et pratique lui semble toujours intéressante, Barbara Stalder met en garde: «Les universités doivent aussi garder leur offre diversifiée et ne pas se restreindre aux besoins du marché du travail. Il faut laisser le choix aux étudiants de poursuivre des programmes d’études qui forment moins directement à un métier, mais qui sont tout aussi utiles.» Ce ne sont pas les étudiants en histoire, en langues ou en géographie qui diront le contraire.

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