Depuis son arrivée en mars dernier, Ursula Oesterle ne cesse de s’émerveiller: «L’EPFL est une mine d’or, riche de pépites qui ne demandent qu’à être exploitées.» Avec 150 start-up et 40 grandes entreprises qui emploient quelque 2500 personnes, l’EPFL Innovation Park est devenu, loin à la ronde, un exemple à suivre en matière de transfert de technologie. Mais pour qu’il le reste, il faudra en agrandir la surface et la capacité d’accueil. Les jeunes pousses comme les groupes suisses et internationaux se pressent au portillon. La liste d’attente s’allonge de jour en jour. Voilà pour les besoins en terrain et en infrastructures.

Ursula Oesterle veut aussi travailler sur des relations plus fluides entre la recherche et l’économie. Elle ambitionne de plus aider les étudiants à cultiver leurs talents entrepreneuriaux tôt dans leur cursus et à d’emblée prendre en considération les grands défis du moment: réchauffement climatique, digitalisation de la société, alimentation de la planète…

Sa devise: «s’éclater»

A bientôt 56 ans, cette ingénieure en physique a passé près de vingt ans dans l’industrie, principalement dans la Silicon Valley. Et elle compte bien «s’éclater» dans sa nouvelle mission. Cette expression, elle l’utilisera plusieurs fois pendant l’entretien tout en se reprenant pour relever son caractère un brin familier. Un entretien qui se déroulera… debout: cette fonceuse au look baba chic a besoin de bouger pour développer sa pensée et ponctue son discours de grands éclats de rire.

Elle s’est aussi «éclatée intellectuellement», se souvient-elle, pendant ses études à l’EPFZ. Lorsqu’elle débarque à Zurich en 1984, Ursula Oesterle ne connaît rien de son pays d’origine, sinon les Grisons où elle passe les vacances. Son père, géologue dans l’industrie pétrolière, déménage tous les deux ou trois ans avec sa famille, de l’Indonésie au Texas en passant par l’Afrique du Sud et la Birmanie. La jeune fille passera son bac aux Philippines. «Après avoir vécu dans ces contrées colorées, je suis arrivée dans un pays où tout était gris: les gens, les maisons… Le choc était rude.»

Elle va toutefois se tracer un beau chemin dans le monde académique outre-Sarine, puis à l’EPFL, où elle fait son doctorat et travaille une dizaine d’années. Son bagage en physique quantique et en optique l’amène déjà à collaborer étroitement avec l’économie. Elle participe aussi au lancement de plusieurs start-up. C’est pendant cette période qu’elle rencontre son mari, passionné de triathlon, comme elle. «Pour garder mon équilibre, j’ai un besoin irrépressible de sport.» Après avoir vécu des années à Palo Alto, elle habite désormais le village d’Apples et monte volontiers dans le Jura pour faire du ski de fond. «Le lac, la montagne, j’adore cette proximité de la nature.»

En 2003, elle accepte un poste chez Swisscom, attirée par la possibilité d’avoir un impact plus direct sur la société. Peu après, elle déménage en Californie, où le groupe a ouvert un avant-poste. Entre-temps, elle a donné naissance à une fille et deux garçons, âgés aujourd’hui de 23, 25 et 26 ans. Et si elle peut combiner une vie professionnelle exigeante et son rôle de mère, c’est parce que le couple a su s’organiser, grâce notamment à l’aide de jeunes filles au pair.

Lorsqu’elle débarque dans la Silicon Valley, la bulle internet vient d’exploser. Se pose alors la question de l’importance de ces technologies sur le long terme. «L’industrie des télécommunications était la première concernée», observe-t-elle. Elle va, pendant ses treize années chez Swisscom, occuper plusieurs postes liés à l’innovation. La généralisation du wifi, l’arrivée de la TV sur le web, l’avènement du smartphone, les réseaux sociaux, l’internet des objets, la montée en puissance du cloud et l’intelligence artificielle… autant de développements qui attirent régulièrement les membres de la direction sur la côte Ouest, avides de comprendre les mutations en cours.

Mais Swisscom se positionne aussi comme un hub pour d’autres entreprises: La Poste, La Mobilière, les CFF… «Nous ne cherchions pas seulement à analyser ces nouvelles technologies, mais aussi les conditions de leur acceptation sociale, les nouveaux modèles d’affaires et les réglementations à mettre en place… Et les impératifs éthiques et de durabilité qui vont de pair.»

«Le vent du large»

On lui pose alors la question de son engagement chez Philip Morris où elle a passé cinq ans: «C’est leur stratégie pour sortir du tabac qui m’a motivée.» Et de préciser: «Je ne suis pas fumeuse.» Le géant de la cigarette a commencé à se repositionner dans le secteur du bien-être et de la santé. Comme vice-présidente de l’innovation et du business développement, depuis la Silicon Valley, Ursula Oesterle aura contribué à lancer le mouvement. La suite du processus sera intéressante à observer.

Si Martin Vetterli, le président de l’EPFL, a engagé Ursula Oesterle, c’est précisément parce qu’elle s’est confrontée à ces défis qui font la réalité des grands groupes comme celle des PME et des start-up. Il attend aussi de sa nouvelle vice-présidente «qu’elle amène avec elle le vent du large» et qu’elle fasse profiter l’institution de son expérience en matière de transformation.

«A titre personnel, je suis quelqu’un de disruptif, souligne-t-elle. Pour être plus créatifs et plus rapides dans notre fonctionnement, nous devons passer d’une logique top-down à ce que j’appelle un leadership distribué. On ne peut pas prétendre aider les entreprises à s’adapter au monde nouveau et ne pas, nous-mêmes, nous remettre en question.»


Profil

1966 Naissance à Bâle.

1984 Etudes de physique à l’EPFZ après une scolarité passée à l’étranger.

2003 Entre chez Swisscom comme vice-présidente de l’innovation, basée dans la Silicon Valley. Responsable d’investissement au sein du fonds Swisscom Ventures.

2016 Rejoint Philip Morris International comme directrice Open Innovation et Business Development.

2021 Nommée vice-présidente pour l’innovation de l’EPFL et rejoint une direction de six membres (trois femmes et trois hommes).


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