Crédit Agricole vient d’accomplir une réorganisation en profondeur de sa banque privée. Signe extérieur de réforme: le groupe aux 140 000 employés a fait d’Indosuez Wealth Management (2700 salariés, dont 1400 en Suisse) son nouveau label unifié de gestion de fortune. Ce changement de raison sociale à l’échelle mondiale, fruit d’un processus de réflexion de trois ans, est la réponse de la «banque verte» aux nouvelles attentes de la clientèle, à la numérisation en cours du secteur et aux derniers enjeux réglementaires. Jean-François Deroche est l’un des garants du nouveau mode opératoire qu’implique cette nouvelle marque. Rencontre à Genève avec le CEO de CA Indosuez Switzerland S.A., entré en fonction la semaine dernière.

Le Temps: Avez-vous abandonné le nom Crédit agricole parce que jugé trop bas de gamme?
Jean-François Deroche: Non, la marque Crédit Agricole véhicule une image de solidité. Elle appartient au 11e plus grand groupe bancaire au monde, par ses fonds propres, et reste visible sur notre logo avec l’acronyme CA. Indosuez évoque le luxe, notre ancrage historique et le sur-mesure.

– Vous revendiquez à présent un «accompagnement international de vos clients». N’étiez-vous pas déjà une banque active dans le monde entier?
– Indosuez Wealth Management est présent dans 14 pays, gérant depuis 30 implantations 110 milliards d’euros d’actifs. Ce qui change, c’est notre manière de travailler et d’exploiter ce réseau mondial. Un exemple: le concept de «multibooking», consistant à offrir le choix à nos clients – qui sont de plus en plus mobiles géographiquement – entre plusieurs sites pour y déposer et gérer leurs actifs.

– La Suisse n’est donc plus le centre névralgique de vos activités.
– Au contraire, le banquier en Suisse, que ce soit à Genève, à Zurich ou à Lugano reste maître du suivi de la relation avec ses clients. Il n’y a que la matrice organisationnelle et géographique qui évolue. Par ailleurs, les perspectives de croissance sont extrêmement importantes en Asie et au Moyen-Orient, marchés dont nous avons le pilotage pour le compte du groupe Indosuez Wealth Management.

– Pourquoi les banques françaises semblent être les dernières à vouloir rester en Suisse?
– Notre groupe est présent dans ce pays depuis 1876. Nous avons donc une intimité avec la Suisse que d’autres établissements ne connaissent peut être pas. Utiliser la plateforme helvétique et son expertise comme centre de développement à l’international est tout à fait naturel. Même à l’heure de la transparence fiscale, basculer des fonctions en Asie, pour faire des économies, irait à l’encontre de nos intérêts consistant à proposer des services de qualités basés sur des compétences et des infrastructures séculaires.

– Quelle est votre expertise de l’écosystème helvétique?
– Je découvre cet environnement, puisque je n’y ai pas travaillé jusqu’à présent. En revanche, j’ai une idée précise de ce qu’implique un développement à l’international, pour avoir officié de longues années en Europe, aux Amériques et en Asie. Je connais bien aussi la banque de financement et d’investissement. Nos clients sont, pour l’essentiel, des entrepreneurs soucieux de préserver leur patrimoine personnel autant que professionnel.

– Prévoyez-vous de restructurer votre parc immobilier à Genève?
– D’ici à la fin de cette année, nous devrions nous séparer de deux immeubles, pour concentrer nos 650 employés sur trois sites: Général-Guisan, Bel-Air et Stand.

– Votre nouvelle stratégie mondiale implique des synergies. Quelles répercussions sont prévues sur l’emploi?
– Travailler, partout dans le monde, sous une même marque, ne signifie pas faire plus, avec moins, mais d’exploiter tout notre potentiel. Les conséquences sur nos effectifs sont donc neutres.

– Qu’est-ce que votre modèle d’affaires revisité change pour vos collaborateurs?
– L’ère où le gestionnaire, spécialiste dans tous les domaines, était entièrement responsable de son client et faisait tout, est révolue. Le monde est devenu trop complexe. D’homme-orchestre, agissant seul et en direct, son rôle est passé à celui de chef d’orchestre. On lui demande à présent de coordonner et d’orienter la relation, en faisant appel à ses côtés aux différents experts internes.

– Vous considérez-vous à la pointe en matière d’offre mobile?
– Nos services de traitements informatiques centralisés à Lausanne [quelque 400 spécialistes] génèrent l’offre numérique de l’ensemble de nos bureaux dans le monde et pour 18 banques tierces.

– L’un des axes de votre nouveau positionnement, hormis l’internationalisation et la numérisation, c’est l’éthique. Pouvez-vous préciser ce choix?
– Nous avons fait, au fil des années, tous les efforts nécessaires pour respecter l’ensemble de la réglementation. Le groupe Crédit Agricole accorde une grande importante à l’éthique et nous déclinons cet engagement au sein d’Indosuez Wealth Management afin d’en faire un atout commercial. Nos clients attendent de nous la plus grande transparence dans nos échanges avec eux.

– Les amendes (ndlr: 99,2 millions de dollars et 694 millions d’euros, dans le cadre du programme fiscal américain et pour avoir violé l’embargo contre l’Iran et le Soudan) infligées fin 2015 vous ont-elles causé du tort?
– J’ai tendance à voir le côté positif des choses. Ces sanctions font partie du passé. Ces épisodes nous rappellent toutefois l’importance cardinale de certains principes devant rester au cœur de notre quotidien.