Avec la levée progressive du confinement, la population suisse va devoir se faire dépister à l’apparition du moindre symptôme grippal et jusqu’à ce qu’un vaccin soit mis sur le marché. On parle potentiellement de millions de tests sur une période de plusieurs années, sachant qu’un dépistage peut coûter une centaine de francs. Qui paiera la facture? Le débat agite les cantons ces derniers jours alors que le Conseil fédéral a prévu que l’assurance maladie finance les tests dans certains cas, et les cantons dans d’autres. Ce serait prendre le risque d’une médecine à deux vitesses, s’inquiète l’épidémiologiste Didier Pittet, pour qui la gratuité de ces tests est une condition fondamentale au contrôle de l’épidémie.

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De nouveaux départs de foyers épidémiques vont se produire en Suisse. Didier Pittet n’a aucun doute là-dessus. Pour l’épidémiologiste des HUG, il est capital d’identifier et de maîtriser ces foyers aussi vite que possible, «pas seulement pour éviter une deuxième vague de contamination au coronavirus, mais aussi la troisième, la quatrième, et les suivantes», explique-t-il au Temps. Comment? «En pratiquant des tests de dépistage sur toute personne présentant des symptômes, c’est-à-dire, en pratique, au moindre rhume, et jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible.» Soit probablement d’ici à deux ans au moins.

A Genève, 35 personnes en quarantaine

Pendant cette période, des millions de tests devront de toute évidence être pratiqués dans le pays. «Ce dépistage à large échelle est aussi indispensable pour protéger les personnes vulnérables tant que toute la population n’est pas immunisée naturellement, poursuit Didier Pittet. On estime qu’environ 10% de la population suisse est immunisée pour le moment. Il faudra absolument contrôler la chaîne de transmission.»

Dans la pratique, cela signifie placer en quarantaine les personnes infectées et retrouver la trace de celles avec qui elles ont été en contact. Soit de 10 à 20 individus, un nombre qui augmente lorsque les personnes sont plus actives, par exemple lorsque le confinement est progressivement levé et que l’économie redémarre. A Genève, 35 personnes se trouvent actuellement en quarantaine, a-t-on appris lors du point presse du Conseil d’Etat organisé mercredi.

Elément indispensable de ce processus, un test de dépistage peut coûter une centaine de francs. Le 15 mai, le Conseil fédéral a annoncé plusieurs cas de figure concernant le financement. L’assurance maladie prendra en charge les frais pour les personnes symptomatiques ou considérées comme vulnérables et bénéficiant d’une prescription médicale. Sans symptômes et sans prescription médicale, les personnes testées devront assumer les frais.

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Enfin, les cantons seront mis à contribution pour les tests concernant les personnes symptomatiques et non vulnérables mais ne nécessitant pas d’autres examens médicaux, ou en cas de dépistage décidé par un canton, par exemple au cas où un foyer d’infection serait identifié. Dans le canton de Vaud, par exemple, le coût de cette dernière catégorie de tests a été évalué à 76 francs par le Conseil d’Etat dans son point presse de mercredi (52 francs pour l’analyse et 24 francs pour le geste de prélèvement). Il sera pris en charge par le canton.

Inégalité de traitement

Mais ces différents cas de figure entraînent une inégalité de traitement, a relevé le Conseil d’Etat vaudois puisque pour les personnes vulnérables ou qui nécessitent un suivi médical, le test doit être fait chez le médecin (95 francs, plus le coût de la consultation). L’assurance maladie intervient alors, avec une participation aux coûts pour le patient, à travers la franchise et la quote-part.

Cette prise de position rejoint celle exprimée par la Conférence des directeurs de la santé, qui est intervenue auprès de la Confédération pour mettre en évidence cette inégalité de traitement.

«Les coûts du dépistage ne doivent pas freiner les gens, il en va de la santé de notre société, appuie Didier Pittet. Plusieurs modes de financement pourraient être imaginés, de la suspension de la franchise dans l’assurance maladie à des subsides particuliers de la part de la Confédération en passant par des tests facturés au prix coûtant par les laboratoires lorsque l’assurance maladie les prend en charge.»

Pour lui, il faut à tout prix éviter une médecine à deux vitesses, dans laquelle les individus qui veulent éviter d’utiliser leur franchise pourraient être tentés de ne pas se faire tester lorsque c'est nécessaire: «Dans ce cas, toute la stratégie serait ratée.»