Les marchés ont eu le résultat qu’ils redoutaient le plus: l’incertitude. Plus grave: non seulement on ne connaît pas le nom du vainqueur de l’élection présidentielle américaine – et on risque de ne pas le connaître avant quelques jours –, mais le «résultat sera très probablement contesté», avertit Franck Dixmier, analyste chez Allianz Global Investors.

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Scénario du pire en apparence, cette absence de résultat n’a pourtant pas donné lieu à de grandes turbulences boursières. Premières à ouvrir, les bourses asiatiques sont restées mitigées. La Chine, plus favorable à Joe Biden qu’à Donald Trump en raison de la guerre commerciale qu’il lui mène, a vu ses indices phares reculer, mais dans des proportions mesurées. Puis, l’Europe, également plus désireuse de voir changer le locataire de la Maison-Blanche, a ouvert légèrement dans le rouge avant de se reprendre au cours de la journée.

Précédent de 2000

Une première réaction qui apparaît d’autant plus étrange que le précédent historique s’était soldé par un recul net des marchés: «Lors de l’élection présidentielle contestée en 2000, le S&P 500 avait chuté de 5,6% au cours des quatre jours de bourse suivant le jour du scrutin», rappellent des analystes de T.Rowe Price dans une note. Et cela avait continué: «L’indice avait fluctué entre pertes et profits au cours des semaines qui ont suivi pour baisser de 5% entre le 7 novembre et le 13 décembre, date à laquelle Al Gore a capitulé» au profit de George Bush.

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«Les marchés restent pour le moment calmes et font preuve de sang-froid, malgré une certaine volatilité sur les contrats à terme pendant la nuit», reprend Franck Dixmier. Nombre d’investisseurs avaient pourtant parié depuis l’été sur une «vague bleue», c’est-à-dire une large victoire de Joe Biden et des démocrates. Appelé dans le jargon des marchés le «blue wave trade», ce positionnement partait du principe qu’une victoire démocrate impliquerait des plans de relance plus généreux.

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«Ces attentes avaient conduit à soutenir les actifs cycliques, les énergies renouvelables, à voir les taux d’intérêt américain à long terme augmenter, tout en offrant plus d’espoir aux actions américaines», détaille Didier Saint-Georges, membre du comité d’investissement stratégique et directeur général de la société de gestion française Carmignac. Signe de la déroute de cette stratégie, mais aussi que les investisseurs préféraient se réfugier dans des actifs «sûrs», les obligations du Trésor américain ont vu leurs rendements baisser tandis que le dollar s’appréciait.

Changement d’avis

Persuadés d’une victoire démocrate jusqu’à mardi, les marchés se sont d’abord montrés hésitants, puis ils se sont petit à petit convaincus de l’inverse mercredi: le dollar parie sur Donald Trump, tout comme les obligations du Trésor américain, les indices boursiers et les marchés émergents, énumérait mercredi à l’aube John Plassard, directeur adjoint de la banque Mirabaud, à Genève. Même «les parieurs ont inversé la tendance en faveur de Donald Trump: la tendance s’est inversée mardi soir à 22 heures (CET), lorsque le premier bookmaker a parié pour Donald Trump», ajoute l’analyste. A l’ouverture, les marchés américains semblaient avoir tiré la même conclusion, avec des titres du Nasdaq – moins dépendant d’un plan de relance – et de la santé en hausse.

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Le doute déplaît en général aux investisseurs, mais il est encore plus problématique pour l’économie réelle. Les situations d’incertitude qui durent sont en général néfastes pour la croissance économique puisqu’elles poussent les agents à être extrêmement prudents, prévient Manuel Maleki, économiste chez Edmond de Rothschild. Le risque? Plus d’épargne et moins de consommation chez les ménages, report des embauches et des investissements pour les entreprises, cite-t-il. Or, «différence majeure avec les incertitudes de l’élection de 2000, les Etats-Unis font face actuellement à une des pires crises de leur histoire à cause de l’épidémie de Covid-19».

La Fed en soutien

C’est peut-être là l’explication du stoïcisme relatif des marchés face à une situation qu’ils sont censés abhorrer: ils ont le regard en partie ailleurs. «Certains moteurs clés des marchés des capitaux sont largement indépendants des résultats des élections», explique un analyste de DWS, le spécialiste allemand de la gestion d’actifs. Et de citer l’évolution de la pandémie à court terme et de la politique de la banque centrale à moyen terme. «Il est probable que la Fed continuera à offrir un environnement de taux d’intérêt bas et soutiendra également les marchés par d’autres moyens», ajoute-t-il. De quoi limiter l’éventuelle anxiété des investisseurs.

Enfin, le résultat lui-même est moins fondamental qu’il n’y paraît, relativise Nicolas Janvier, responsable marché actions américaines chez Columbia Threadneedle Investments: «Les changements dans les administrations présidentielles conduisent rarement à des changements fondamentaux matériels dans l’économie américaine.»