Philanthropie

La vague d’innovation philanthropique atteint la Suisse

Réputé conservateur, l’univers discret des mécènes et des fondations rajeunit sous l’effet des nouvelles technologies et des pratiques anglo-saxonnes. Et ce n’est qu’un début…

Le Centre en philanthropie de l’Université de Genève organise en partenariat avec «Le Temps» un colloque sur le thème «Philanthropie, émotions et empathie: quels liens?» lundi 10 décembre 2018 de 18h à 21h au Campus Biotech, 9, chemin des Mines à Genève. Inscription obligatoire.

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Si vous n’êtes pas membre du club feutré des professionnels de la philanthropie, vous n’avez sans doute jamais entendu parler de la Fondation Botnar. Créée en 2003 par la veuve d’un importateur automobile, cette organisation basée à Bâle est à la pointe d’une révolution technologique qui transforme le monde du mécénat.

En septembre, la fondation a annoncé un don de 100 millions de francs pour la recherche en matière de santé infantile, avec usage intensif de l’intelligence artificielle et du machine learning. Ce projet illustre une tendance mondiale: avec la révolution numérique, la philanthropie connaît une «phase d’innovation extraordinaire», selon la banque genevoise Lombard Odier.

Son responsable de la philanthropie, Maximilian Martin, identifie «trois théâtres principaux d’innovation». Les technologies numériques vont rendre la philanthropie plus efficace, les financements innovants et les coalitions de donateurs vont augmenter sa portée, la visibilité du secteur et de ses «marques» va augmenter.

Malgré sa réputation conservatrice, la Suisse est partie prenante de ce changement. Zoom sur les nouveautés les plus marquantes.

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I. Le tournant de l’efficacité

Agir pour produire un impact mesurable: ce paradigme de «l’altruisme efficace» – titre d’un livre de Peter Singer – est devenu la norme dans le monde anglo-saxon. Mais en Suisse, il a encore un parfum de nouveauté. «La philanthropie n’a pas été créée pour être efficace», rappelle Peter Vogel, titulaire de la chaire de philanthropie familiale à l’IMD de Lausanne. «A la base, c’est quelque chose du cœur: je suis touché par cette maladie, ce problème, le travail de cette ONG. C’est plus émotionnel qu’efficace.»

Mais les choses sont en train de changer. La nouvelle génération de mécènes est «beaucoup plus intéressée par l’idée de créer un impact, plus critique vis-à-vis des projets, elle veut voir l’effet de son action en temps réel», résume le professeur.

Cette logique d’efficacité guide des acteurs comme Cartier Philanthropy, à Genève. Pour mesurer l’effet de son action sur le terrain, la fondation utilise des groupes de contrôle, «comme en sciences sociales», explique sa directrice Pascale de la Frégonnière.

Ces méthodes permettent de mesurer la réussite ou l’échec d’un projet et de communiquer de manière plus critique sur ses résultats

Au Rwanda ou en Tanzanie, la fondation forme des femmes dans les villages pour leur permettre d’augmenter leurs revenus. La question est de savoir dans quelle mesure les hommes doivent être impliqués dans ces programmes. Au Rwanda, un groupe de 600 femmes va être divisé en deux moitiés, avec deux programmes menés en parallèle – avec ou sans implication des hommes – pour comparer leurs résultats. Le projet doit accoucher d’un toolkit (boîte à outils) pour voir «comment on peut partager, dupliquer cette expérience», explique Pascale de la Frégonnière.

II. Transparence et autocritique

Ces méthodes permettent de mesurer la réussite ou l’échec d’un projet, et de communiquer de manière plus critique sur ses résultats.

Admettre ses limites est en soi une révolution dans un monde de la philanthropie. «Dans nos rapports annuels, on est critique vis-à-vis de nous-mêmes, on parle de ce qu’on n’a pas atteint, de ce qu’on a appris et donc de ce qu’on a dû corriger ou améliorer. Parce que ça, c’est la réalité», souligne la directrice de la Fondation Roger Federer, Janine Händel.

Exemple en Zambie, où la fondation donne des cours à distance aux enseignants peu ou pas qualifiés. «Nous avons constaté que 90% d’entre eux ont changé leur manière de travailler de manière mesurable et positive après ces cours, explique Janine Händel. Mais seulement 60% des profs les terminent.» L’absence d’autorité poussant les enseignants à les suivre expliquerait ce taux relativement bas.

III. Révolution technologique

Les nouvelles technologies permettent aux donateurs de suivre leur action de beaucoup plus près. Médiatique et charmeur, le Français Alexandre Mars a su se profiler sur ce créneau avec une application censée les informer au jour le jour à coups de statistiques, photos et vidéos. Depuis peu, sa fondation EPIC propose aux donateurs de s’immerger dans le programme qu’ils soutiennent grâce à un casque de réalité virtuelle.

Gadget? Peut-être, mais le concept plaît. Epic planifie d’ailleurs de s’implanter en Suisse l’an prochain, «car c’est un marché clé de la philanthropie», explique sa directrice de la communication, Sara Kianpour.

Moins visible mais bien dotée, la Fondation Botnar, qui promeut la santé des enfants et adolescents, est devenue un acteur de premier plan dans l’usage des nouvelles technologies. Après le décès de sa créatrice, la fondation serait devenue l’une des cinq à dix plus grosses de Suisse. Ses donations seraient passées d’un demi-million de francs par an à plusieurs dizaines de millions.

Outre la classique «app» qui doit permettre aux patients de se diagnostiquer eux-mêmes, la fondation finance l’analyse de grandes masses de données, par exemple pour lutter contre les infections en prédisant leur propagation.

La philanthropie s’empare aussi de sujets émergents liés aux technologies digitales, comme les robots militaires autonomes ou «robots tueurs», dont une campagne internationale demande l’interdiction. Elle est soutenue par une coalition de mécènes répartis principalement entre Genève et New York. La figure centrale de ce cercle de donateurs est un financier français installé en Suisse, qui préfère ne pas être identifié pour l’instant.

IV. Créer des alliances

Certains problèmes sont trop vastes pour s’y attaquer seul. Ainsi la crise écologique globale. Même le milliard de dollars promis cet automne par l’industriel suisse Hansjörg Wyss pour mettre sous protection 30% de la planète aura peu d’effet s’il reste isolé.

«Aucune ONG ne peut traiter le problème à la bonne échelle», observe la conseillère en philanthropie Karin Jestin. Mais des alliances de donateurs focalisées sur un sujet précis, peut-être. Ainsi le «Plastic solutions fund» créé par les fondations Oak (Genève) et Marisla (Californie). Il vise à diminuer la pollution des océans en réduisant notamment la production de plastiques à usage unique. Le fonds soutient un mouvement qui réunit quelque 1250 ONG sous le hashtag #breakfreefromplastic. Ce type d’organisations permet d’«aligner les énergies sur une solution commune et donne une résonance à votre message», observe Karin Jestin.

On trouve une structure similaire à Gland avec Partners for a new economy (P4NE) qui réunit les fondations Mava (famille Hoffmann), Marisla, Oak et KR (famille Villum, fondateurs de Velux) autour de l’économie durable. A Gstaad, la Fondation Bertarelli, alliée au Pew Charitable Trusts américain, investit 30 millions de dollars sur cinq ans pour les océans. Elle collabore avec des gouvernements (France, Grande-Bretagne, Chili, Mexique…) et s’appuie sur des ambassadeurs de haut vol (l’ancien secrétaire d’Etat John Kerry ou l’ancien premier ministre britannique David Cameron), ainsi que sur des dizaines d’organisations de proximité.

La dynamique des alliances ne se limite pas à l’écologie. Au niveau local, la fondation genevoise Act On Your Future réunit des acteurs très différents pour former des migrants à l’audiovisuel. Le programme associe le Festival du film et forum international des droits humains, la société de production Point Prod, le philanthrope Yann Borgstedt et trois hommes d’affaires, Abdallah Chatila, Francis Minkoff et Yarom Ophir.

V. Approches non conventionnelles

Créer et diffuser des séries télévisées n’est pas l’idée classique qu’on se fait de la philanthropie. Mais cela fait des années que Yann Borgstedt et sa fondation Womanity inondent le monde arabe avec des contenus qui «challengent la vision de la femme dans la société au Moyen-Orient», selon l’expression du philanthrope franco-suisse.

En décembre à Dubaï, il lancera un soap opera consacré aux femmes en partenariat avec l’Américain Ben Silverman, producteur de séries comme Les Tudors. Le projet doit proposer une «opportunité d’investissement attractive», tout en combattant la discrimination des femmes dans les pays arabes. «C’est l’exemple d’une approche innovante pour traiter un sujet déjà connu et non résolu», commente Karin Jestin.

VI. Professionnaliser

Malgré ces innovations, la philanthropie suisse se compose encore largement de petites fondations sans visibilité publique, dotées de montants limités (85% des 13000 fondations existantes ont moins de 5 millions de francs) et fonctionnant sans mesure d’impact.

Ces «fondations modestes» ont été «particulièrement malmenées par la crise financière et la période de taux d’intérêt bas», rappelle Beate Eckhardt, de Swissfoundations, dans un récent entretien sur le sujet. Résultat: chaque année en Suisse, «une fondation sur deux ferme parce qu’elle termine son activité, qu’elle n’a plus de moyens ou que la charge liée à sa gestion est trop lourde», indique Etienne Eichenberger, président de Swiss Philanthropy Foundation.

Outre les soucis financiers, «un nombre croissant de fondations éprouvent des difficultés à trouver des gens pour siéger dans leur conseil», ajoute l’avocate genevoise Delphine Bottge.

D’une part, les normes légales font peser une responsabilité plus lourde sur les membres de conseils en matière de bonne gouvernance ou de provenance des fonds. D’autre part, les administrateurs de fondations d’utilité publique ne peuvent en principe pas être payés, seulement défrayés.

Plus de contraintes légales sans rémunération, l’équation est intenable. Elle devrait conduire à une nette diminution du nombre de fondations en Suisse ces prochaines années. Notamment à travers l’intégration de petites structures au sein de «fondations abritantes», sorte de collectifs qui mutualisent les coûts et la gestion. Ces instruments en plein essor dans le monde anglo-saxon sont encore relativement neufs en Suisse.

A terme, une philanthropie plus professionnelle nécessitera forcément, selon Maximilian Martin, «une forme d’incitation pour que des personnes suffisamment qualifiées soient d’accord de siéger dans des fondations». Ce serait aussi, dans un autre registre, une révolution.

Notre dossier: «Repenser la philanthropie»

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