Le poids de l’analphabétisme au travail

Savoir L’Allemagne totalise 7,5 millions d’illettrés fonctionnels

A Berlin, des mentors aident leurs collègues

Une arrière-cour du quartier alternatif de Kreuzberg dans la capitale allemande… Des vélos et des plantes en pots se partagent l’espace avec la terrasse d’un café fondé par des militants de gauche. Au deuxième étage loge l’association Arbeitskreis Orientierung und Bildung (AOB, pour Centre d’orientation et de formation). Deux fois par semaine après son travail, Sven, 43 ans, retrouve ici les bancs de l’école depuis cinq ans.

Sven est balayeur de profession. Il fait partie des 7,5 millions d’illettrés que compte l’Allemagne (voir ci-contre). Selon les estimations, 57% d’entre eux ont comme Sven un emploi. Ces salariés vivent pour la plupart depuis des années dans l’angoisse d’être démasqués. «En dehors de la famille, il n’y a qu’une personne qui soit au courant: un de mes chefs, qui est aussi un ami et un voisin. Au travail, il me «couvre» vis-à-vis des autres», explique Sven. Ce père de famille sait lire et écrire. «Mais pour lire le Bild j’ai besoin de calme et de temps. Et si je dois déchiffrer les noms des rues sur les feuilles de route au travail, je mets plus longtemps que les autres. Alors je m’arrange pour laisser les collègues le faire dans l’équipe.» Son handicap a coûté à Sven une promotion dans son travail: le poste brigué lui aurait permis de gagner quelques centaines d’euros de plus. Mais il nécessitait de remplir chaque jour un protocole détaillé du travail accompli.

Quelques tables collées les unes aux autres dans une salle au charme anonyme, c’est là que l’association AOB reçoit ses élèves. «Nous travaillons depuis 1977 avec des personnes illettrées ou dyslexiques, explique Margit Müller, qui enseigne à ces adultes volontaires pour retrouver les bancs de l’école. Beaucoup ne savent pas qu’on peut encore apprendre à l’âge adulte. L’une de nos principales tâches est de leur redonner confiance en eux.» Sven est content de ses progrès. Même si «le plus dur, c’est l’écriture. On apprend à se familiariser avec le «K» ou le «CK» (dont la prononciation est identique en allemand), les mots commençant par «V» (qui se prononce f). Et à la maison, je m’entraîne à écrire les mots dont j’ai besoin au travail. Heureusement que j’ai ma femme! C’est elle qui s’occupe de toutes les démarches administratives.» La grande chance de Sven est que si, comme les autres analphabètes fonctionnels, il redoute la discrimination, il n’a pas peur, à la différence de la majorité d’entre eux, de perdre son emploi. «Le chef m’a dit que je n’étais pas le seul dans l’entreprise!»

Même constat du côté de la BVG, la société chargée des transports en commun à Berlin. La direction des ressources humaines de la compagnie publique a encouragé au printemps dernier – avec le soutien des représentants du personnel – la formation de huit «mentors» bénévoles, chargés d’aider les salariés sachant trop peu lire et écrire. Les mentors ont tous suivi une formation de trois jours chez Mento, un organisme de formation soutenu par la confédération des syndicats allemands DGB et le Ministère du travail. Sabine Güdde est l’une des huit mentors fraîchement formés de la BVG. «C’est un travail difficile qui nous attend parce que le sujet est très sensible», explique cette salariée des services administratifs. Elle avait déjà suivi en 2010 une formation de pilote santé au sein de l’entreprise. «Du fait de cette fonction bénévole, je bénéficie d’une certaine confiance de la part des salariés, explique-t-elle. Ma tâche sera d’aider les collègues ayant des difficultés à lire ou à écrire à se confier à nous, pour étudier avec eux quel appui ils pourraient recevoir, les aider à estimer leurs déficits, par exemple sur ordinateur, ou les informer sur les cours qui existent, voire les y accompagner pour la première fois. Le sujet est toujours très sensible.» Et les personnes concernées se cachent, souvent de peur de perdre leur emploi. «Certains peuvent se cacher pendant plus de dix ans, laissant les collègues passer à leur place les commandes de matériel par exemple.» Mento a déjà formé une bonne centaine de mentors à travers le pays. «La difficulté avec l’analphabétisme est que c’est un déficit qui a une image très négative, à peu près comme l’addiction, explique Ana Gadaï, formatrice chez Mento. La société considère que l’illettré est responsable de sa propre situation, parce qu’il n’a pas travaillé à l’école, serait paresseux ou stupide. Les personnes concernées se cachent, avec des techniques bien éprouvées comme demander à quelqu’un de lire à leur place, parce qu’elles ont oublié leurs lunettes ou se sont blessées à la main. Rarement, les difficultés sont liées à une dyslexie non détectée. Les problèmes sont le plus souvent d’ordre familial et social: personne ne les a aidés à faire leurs devoirs, beaucoup n’ont pas été suffisamment longtemps à l’école.» Harald Gaul, 45 ans, est l’un de ces anciens «mauvais élèves», que ses parents n’ont en réalité pas pu soutenir à l’école. Peintre en carrosserie de formation, il a quitté l’école à 16 ans, et est aujourd’hui chômeur de longue durée. L’Agence pour l’emploi l’a placé pour quelques mois chez Context, une société préparant les chômeurs au marché du travail. «Je remarque bien que je ne peux aller plus loin sans progrès en lecture et en écriture. Quand on ne sait pas suffisamment lire et écrire, on est discriminé», constate-t-il avec amertume.

«Le chef m’a dit que je n’étais pas le seul dans l’entreprise!»