PHILOSOPHIE

Quelles valeurs les acteurs économiques doivent-ils défendre?

Profit à court terme contre responsabilité durable. Du salaire des grands patrons au clonage et aux désastres écologiques, une prise de conscience est nécessaire.

Nous entendons parfois dire qu'il n'existe plus de valeurs communes à tous les membres de notre société, que les jeunes générations n'ont plus de repères. Cette sorte de lieu commun est la conséquence directe d'un acharnement trouvant son origine à la fin des années soixante à vouloir tout reconstruire sur de nouvelles bases, à espérer l'émergence d'une société qui ne connaisse plus la notion d'interdit.

La conception de la famille, la croyance en une religion, la relation au travail et à l'argent, la hiérarchie sociale et l'idée de solidarité, toutes ces notions se sont profondément modifiées. Mais à trop vouloir s'éloigner de ce à quoi ceux qui nous ont précédés se sont rattachés - produit pourtant de longues expériences - on a fini par ne plus savoir en quoi croire. A se sentir déstabilisé face à l'image d'un monde à réinventer.

Alors, on cherche aujourd'hui à se construire de nouvelles valeurs, à rétablir des repères. Mais ça n'est pas en prenant des stars du petit écran comme modèle de vie que l'on pourra se construire une identité propre. Pas non plus en choisissant un genre musical ou un style vestimentaire comme philosophie. Ni en devenant adepte d'une croyance exotique ayant pour principale qualité de nous laisser choisir notre propre morale. Cette perte de valeurs a des origines plus profondes encore dans le domaine de l'économie. D'Adam Smith par exemple - un des penseurs qui a contribué de la façon la plus décisive à la définition du modèle économique actuel - on n'a retenu qu'un seul ouvrage, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.

Ce texte explique le principe de la main invisible, voulant qu'un marché fonctionne de façon optimale lorsqu'il est libéré des contraintes fixées par l'Etat. Mais Smith accordait autant, sinon plus d'importance à son autre livre, Théorie des sentiments moraux - publié d'ailleurs avant l'ouvrage précité - qui disait qu'en l'absence de régulations étatiques, c'est à chaque acteur du marché d'adopter un comportement éthique, car c'est en respectant les intérêts d'autrui qu'il gérera au mieux les siens.

Smith appelait cela le «principe de sympathie» (principle of empathy), censé contrebalancer les effets de la main invisible en comptant sur la responsabilité individuelle pour éviter les excès. Ce respect des autres passe par le respect de soi-même et de la Création.

L'application partielle de la doctrine libérale classique aboutit à des distorsions dangereuses pour le bon fonctionnement de notre économie. Aujourd'hui, on a tendance à considérer le profit comme un but en soi alors qu'il devrait avant tout être un sous-produit - nécessaire - résultant d'une activité économique bien menée.

Le mot d'un ancien président d'un grand groupe automobile américain est ainsi révélateur de cette perte de valeurs: «Nous ne faisons pas des voitures, mais du profit.» Le profit a trop tendance à être considéré comme l'unique but de l'activité de l'entreprise. Au lieu de concentrer ses efforts sur la qualité des produits, on donne aujourd'hui une importance démesurée à leur aspect extérieur et à leur promotion auprès des consommateurs.

On peut constater un manque d'éthique - entendue comme un sentiment de responsabilité face à l'avenir - chez beaucoup des principaux acteurs de notre société. La plupart de nos politiciens raisonnent à court terme et laissent se creuser dans les finances publiques des déficits astronomiques qui devront bien être remboursés un jour. S'ils intègrent certes des éléments de développement durable dans leur programme, ils semblent encore prendre à la légère l'impact écologique de nos activités sur les générations futures. Des grands patrons s'octroient des salaires à huit chiffres et gagnent ainsi en un mois l'équivalent de ce qui représente pour d'autres le fruit de toute une vie active. Dans le domaine scientifique enfin, au moment où l'on commence à percer les mystères du vivant, il est indispensable que des garde-fous clairs soient mis en place pour éviter que les connaissances accumulées soient utilisées à mauvais escient.

Il est pourtant des valeurs que nous pourrions qualifier de «sacrées» ou d'universelles, communes à presque toutes les cultures et religions, et elles ont été citées par nombre de grands penseurs par le passé. En cette époque de remise en question, il est bon de se souvenir des paroles de quelques-uns d'entre eux. Science without religion is lame (la science sans religion est boiteuse), disait Einstein. Pour Furtwängler, la musique est d'inspiration divine. Jung fait appel aux valeurs spirituelles en psychanalyse tout comme Chargaff en biochimie. Ce dernier compte parmi les personnes qui ont le plus contribué à la connaissance humaine. Peu avant sa mort en 2002, il a déclaré que la recherche devait respecter les limites spirituelles; que le clonage de l'homme était un défi lancé à Dieu et ne pouvait réussir. Il regrettait de n'avoir pas pu interviewer la brebis Dolly, mais soutenait qu'elle était à coup sûr une parfaite imbécile en affirmant: «Le génie ne peut pas être cloné.»

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