La validation des budgets 2015 français et italien ne convainc pas

Gouvernance La Commission affirme que le feu vert donné mardi est provisoire

Des experts déplorentun «arrangement» avec la complicité allemande

«Nous ne sommes plus dans l’analyse économique, mais dans des arrangements politiques entre la Commission européenne et certains Etats.» Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et de développement (IHEID) à Genève, ne cache pas son scepticisme face à la décision de Bruxelles, mardi soir, de valider les projets de budget 2015 de la France et de l’Italie, mais aussi de l’Autriche, de la Slovénie et de Malte.

Au départ, les projets soumis par ces cinq Etats à la Commission dans le cadre de l’exercice dit «Semestre européen» ne respectaient pas les exigences du Pacte de stabilité. Pour rappel, celui-ci limite le déficit budgétaire à 3% du produit intérieur brut (PIB) et l’endettement à 60% du PIB. Or le déficit prévu de la France était de 4,8%, avec une promesse de la ramener à 3% en 2017. L’Italie, elle, pèche par sa dette, qui a atteint 133% du PIB.

Les «mauvais élèves» ont certes retravaillé leur copie. Mais, selon Charles Wyplosz, le feu vert n’est qu’un geste pour sauver la face et surtout pour éviter un conflit ­entre, d’une part, la Commission sortante et, d’autre part, la France et l’Italie qui sont tout de même deux poids lourds de la zone euro.

A ce propos, Grégory Claeys, chercheur à l’Institut Bruegel, centre d’analyses politiques et économiques à Bruxelles, estime que la Commission a sans doute aussi obtenu l’aval de l’Allemagne qui normalement insiste sur la discipline budgétaire. «On a vu des ministres français à Berlin, fait-il ressortir. Mais il se pourrait aussi que la chancelière Angela Merkel ait compris que la rigidité budgétaire pourrait être contre-productive.» Et d’ajouter: «Les Allemands se rendent comptent que la situation économique et politique en France est compliqué et qu’il faudrait aider Paris à réussir pour contrecarrer les poussées d’euro­scepticisme.»

Tant Charles Wyplosz que Grégory Claeys affirment qu’il est temps de revoir le Pacte de stabilité, plus particulièrement en période de ralentissement. Pour le professeur genevois, il faut le mettre à la poubelle et suivre l’exemple des pays comme les Etats-Unis ou la Suisse qui maîtrisent le déficit et la dette publique. «Le fait que le pacte n’a pas empêché l’endettement catastrophique de la zone euro est la preuve de son échec», fait-il remarquer. Pour l’économiste bruxellois, il est temps de revoir le pacte, plus particulièrement les mécanismes de flexibilité qu’on pourrait actionner en cas de crise.

Après avoir annoncé mardi soir, par voie de communiqué, le feu vert aux cinq projets de budget 2015 qui n’étaient au départ pas dans les clous, le commissaire chargé des Affaires économiques et monétaires, Jyrki Katainen, a tenu à clarifier ses motivations mercredi. Il a d’emblée fait comprendre que la décision n’était que provisoire et que le mot final appartient à la nouvelle Commission qui entrera en fonctions lundi prochain. «Pour ma part, après avoir demandé et obtenu des renseignements supplémentaires, je n’ai pas identifié des cas sérieux de violation des règles du pacte, a-t-il déclaré. Mais cela n’exclut pas qu’en novembre, la Commission refuse l’un ou l’autre budget ou réclame de nouvelles modifications. Je ne peux pas préjuger le résultat final.»

La suite du processus sera pilotée par le Français Pierre. Moscovici, qui prendra en charge les Affaires économiques et financières, fiscalité et douanes, et par le Letton Valdis Dombrovskis, vice-président en charge de l’euro.

Grégory Claeys détaille des modifications apportées par la France et l’Italie et voit d’un bon œil le fait qu’aucun des deux pays n’a réduit les dépenses publiques, surtout en cette période de crise. Aidé par la conjoncture, Paris augmentera ses recettes de 3,6 milliards d’euros, l’équivalent de 0,2% du PIB en 2015. Cette manne proviendra notamment d’un rabais de 1 milliard d’euros sur sa contribution à l’UE, d’une économie de 400 millions grâce à des taux d’emprunt plus bas que prévu et d’efforts additionnels dans la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. Pour sa part, l’Italie, qui n’a pas de problème de déficit, mais de dettes, entend réduire l’ardoise de 4,5 milliards d’euros en 2015, notamment en privatisant certaines entreprises publiques. «Au­cune des mesures ne change radicalement le budget, tant pour l’Italie que pour la France, s’agace Charles Wyplosz. Il ne s’agit que de mesures cosmétiques.»

«Aucune des mesures ne change les budgets.Il ne s’agit que de mesures cosmétiques»