Chaque semaine de l'été, «Le Temps» évoque une molécule qui a changé le monde en entrant dans la grande famille des médicaments

Il y en a tant qu’on peut dresser une playlist. Des Rolling Stones avec Mother’s Little Helper (1966), à Leonardo DiCaprio dans The Departed (2006), tous lui font la part belle. Un DJ allemand porte son nom, le groupe anglais The Verve lui consacre une chanson (2008). Dans l’Internet Movie Database (IMDb), il figure même en mot clé tant il est prisé. Dans Midnight in Paris de Woody Allen, Gil, le personnage principal, en parle comme de «la drogue du futur»…

Peu de médicaments n’auront autant inspiré le monde artistique que le Valium, ce tranquillisant mis sur le marché par le groupe rhénan Hoffmann-La Roche en 1963. Une pilule jaune, bleue ou blanche (la couleur change selon la dose) ornée d’un «V» qui deviendra une référence de l’industrie pharmaceutique mondiale des décennies durant. Le premier médicament de l’histoire dont les ventes dépassent les 100 millions de dollars, puis la barre du milliard.

Entre 1968 et 1982, c’est la drogue qui est la plus vendue au monde. Plus de deux milliards de pilules sont écoulées aux Etats-Unis en 1978. Son brevet est arrivé à échéance depuis longtemps et la concurrence propose désormais des alternatives à la hauteur, comme le Xanax, mais le Valium continue de figurer parmi les remèdes les plus prescrits.

«Icône culturelle»

Reposant sur le diazépam, une molécule de la famille des benzodiazépines, il possède des propriétés relaxantes, anxiolytiques, sédatives, anticonvulsivantes et hypnotiques. Déniché par un chimiste juif autrichien, Leo Sternbach (qui a fui la Suisse pour les Etats-Unis en 1941, quand l’Allemagne menaçait d’attaquer la Confédération), le diazépam doit son premier nom de marque au latin: Valium vient de valere, qui signifie «être en forme». Leo Sternbach fait d’abord tester la substance à des belles-mères de cadres de Roche, ces derniers estimant qu’elle les rendrait moins ennuyantes.

Une «icône culturelle», selon le Wall Street Journal. «Le plus grand succès commercial de l’histoire», pour Forbes. Une des premières «be happy pills», selon l’enquêteur Gerald Posner, qui dans un récent livre (Pharma. Greed, Lies and the Poisoning of America, mars 2020) souligne qu’à l’époque, prescrire quelque chose contre l’anxiété était inédit.

«Le médicament le plus vendu au monde n’est pas, comme on aurait pu s’y attendre, un remède suscitant l’espoir pour une maladie mortelle, comme un cancer, ou un grave handicap. Non, c’est une pilule généralement prescrite pour un état émotionnel vaguement décrit comme de l’anxiété», s’étonne d’ailleurs le New York Times en 1976.

Le rôle d’Arthur Sackler

D’où vient son succès? Pour les uns, sa gamme de propriétés le rend intéressant en quasi toutes circonstances. D’autres notent que sa commercialisation fut accompagnée d’une campagne marketing – surtout auprès des médecins – sans précédent.

Plus d’un demi-siècle après sa mise sur le marché, Gerald Posner relève que c’est Arthur Sackler qui avait été chargé de sa promotion. Arthur Sackler? L’ancien patron de Purdue Pharma, l’entreprise pharmaceutique familiale qui a fait faillite en 2019, suite au scandale des opioïdes qui secoue les Etats-Unis depuis plus d’une décennie.

Comme l’OxyContin – l’antidouleur de Purdue Pharma –, le Valium peut être nocif. Le rapport d’autopsie d’Elvis Presley, après sa crise cardiaque en 1977, révèle que le King en avait abusé. L’ex-première dame des Etats-Unis, Betty Ford, a admis en être dépendante. Tout comme Barbara Gordon et Elizabeth Taylor, qui l’associaient à l’alcool. S’il reste célèbre, c’est parce qu’il figure parmi les produits les plus détournés de leurs usages thérapeutiques.

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Premier «painkiller de masse», drogue addictive et symbole, tant d'un mode de vie occidental qui bannit même les plus petites douleurs morales que de la puissance des pharmas, le Valium continue de fasciner aujourd'hui, pour le meilleur ou pour le pire.