L’interview de michael Mueller

«Valora ne construit pas une banque, mais lance des produits financiers adaptés au monde numérique»

Le groupe Valora, coté à la bourse suisse, gère quelque 2400 points de vente en Europe. Michael Mueller, qui est devenu directeur général le 1er mars de l’an dernier, répond aux questions du «Temps»

Ambiance start-up. Chez Valora à Zurich, le groupe coté en bourse qui gère quelque 2400 points de vente en Europe – dont plus de 1000 en Suisse – il y a des poufs par terre, des écrans contre les murs, un gigantesque graffiti dans le corridor et des postes de travail impersonnels dans tous les bureaux. Nous sommes plus précisément dans le Valora Lab, une sorte d’«incubateur maison» qui doit accélérer le passage à l’ère numérique de l’entreprise aux 4435 employés – pour un chiffre d’affaires de 1,9 milliard de francs en 2014. Michael Mueller, qui est passé du poste de directeur financier à celui de directeur général le 1er mars de l’an dernier, répond aux questions du Temps.

Le Temps: L’achat des kiosques romands Naville et de leur réseau de distribution s’est conclu en mars. Début septembre, Valora a annoncé «évaluer toutes les options possibles pour la plateforme logistique de Naville Distribution, y compris une vente». Pourquoi vous séparer de cette activité pourtant rentable?

Michael Mueller: Notre but est surtout de préserver le savoir-faire de Naville Distribution. Mais la décision stratégique est d’aider Naville Distribution à avoir le bon partenaire qui peut faire avancer les activités de distribution… L’objectif est de protéger cette franchise qui s’est bien développée, mais plus forcément au sein de Valora.

– En Suisse alémanique, Valora a vendu ses activités de distribution presse à Thomas Kirchner et sa société Seven Days Media Services. Est-ce que vous êtes en discussion avec lui pour Naville?

– En Suisse alémanique, Thomas Kirchner est en effet notre meilleur partenaire pour la distribution de presse. Alors, nous sommes sans arrêt en discussion avec lui. Pour ce qui est plus précisément de Naville, nous venons de lancer le processus. Nous n’avons encore rien initié.

– Vous avez acheté Naville pour 90 millions de francs. Les analystes estiment que vous pourriez tirer entre 30 et 40 millions de Naville Distribution. Qu’en dites-vous?

– Je ne commente pas la valeur potentielle de nos activités. Et cela dépendra évidemment de la structure et du périmètre de la transaction. Naville Distribution est très bien positionnée dans le marché et jouit d’une bonne rentabilité.

– Vous conservez tout de même les quelque 180 kiosques de Naville en Suisse romande. Ne craignez-vous pas qu’en vendant les activités de distribution, vous perdiez des garanties d’approvisionnement?

– Nous l’avons déjà fait en Suisse alémanique, et cela fonctionne très bien. Mais vous avez raison, la logistique est quelque chose de très important dans la chaîne de valeur. Il sera capital de trouver un partenaire qui a les épaules solides et qui pourra sérieusement développer les activités de Naville Distribution. La distribution de la presse papier reste très importante dans nos kiosques.

– Plus généralement, après six mois, comment se passe l’intégration de Naville? Pas de choc des cultures entre Romands et Alémaniques?

– Non, tout s’est très bien passé. Les différences culturelles ont été surmontées sans problème. Nous avons d’emblée créé un environnement où l’objectif était que les deux sociétés apprennent l’une de l’autre. Naville a par exemple un héritage très fort dans la presse papier, sur les assortiments dans les magasins. Valora amène une expertise pour le développement de produits alimentaires maison, comme ceux qui sont vendus sous la marque «ok.-».

– Tout rachat d’entreprise implique des doublons. Différentes sources nous ont parlé d’une vingtaine de licenciements entre Naville et Valora. Est-ce correct?

– Si l’on parle des magasins, il n’y avait quasi pas de doublons, et donc il n’y a pas eu de licenciements. Dans l’administration, en effet, il y a quelques licenciements à Muttenz (BL) et à Genève. Mais un chiffre exact est très difficile à articuler. Indépendamment de l’intégration de Naville nous avons mis en œuvre d’autres changements: une structure informatique et administrative commune à tout le groupe, par exemple. Tout cela entraîne des modifications dans le nombre de nos employés.

– Que va devenir le bâtiment de Naville à Genève après la vente de Naville Distribution ? Sa valeur est estimée à plus de 15 millions de francs…

– Oui, c’est un actif à grande valeur, très bien situé à Genève. Mais il va de soi que son futur est lié au développement de Naville Distribution. Notre futur partenaire qui s’intéressera à Naville Distribution prendra certainement le bâtiment avec.

– Comme d’autres produits, le renforcement du franc a fait apparaître des différences de prix surprenantes entre le prix des journaux français en France et en Suisse. Que faites-vous contre ce phénomène?

– L’objectif de notre groupe est de fournir une offre attrayante à nos clients. Cela passe par la presse, dont nous devons soutenir les ventes et proposer un large assortiment. Mais quand arrive la question du prix, ce sont les éditeurs qui décident. Et, oui, il y a des différences parfois conséquentes, mais la disponibilité de journaux français en Suisse dépend également d’une logistique. Et cet effort logistique doit être couvert par le prix du journal. Une partie de la différence de prix reflète ainsi également les coûts logistiques plus élevés.

– A l’heure actuelle, la presse reste le produit qui attire l’essentiel des clients dans vos kiosques. Comment anticipez-vous la baisse continue des ventes de la presse papier?

– Oui, le papier est encore très important pour nos kiosques. Plus spécialement pour les magasins qui se trouvent dans les gares des grandes villes. Dans les petits villages, nos clients viennent de plus en plus pour la nourriture, les boissons énergétiques, le tabac ou les jeux de loterie. Je pense que le déclin des ventes finira par s’arrêter à un plancher. Dans tous les cas, nous continuons de croire en la presse papier, même si cette dernière ne représente plus que 15% de notre marge brute (contre plus de 50% pour la nourriture). Mais les éditeurs doivent également faire leur devoir. Et continuer d’investir dans la presse papier pour proposer des produits toujours plus intéressants et à forte valeur ajoutée pour leurs clients.

– En juin dernier, vous avez lancé la société Bob Finance en partenariat avec la Banque Cantonale de Glaris. Pour l’heure, il s’agit d’un site internet qui propose des crédits, mais vous avez laissé entendre que plusieurs nouveaux produits arrivaient. Pouvez-vous en dire davantage?

– Nous avons constaté que la mise à disposition de services financiers dans nos kiosques (les cartes de crédit Visa et MasterCard à prépaiement, mais aussi les transferts d’argent via Western Union ou Money Gram) rencontrait un grand succès. Nous en avons déduit que les gens faisaient confiance à Valora pour les services financiers; c’est une opportunité. Je n’en dirai pas plus, mais que cela soit clair: nous ne construisons pas une banque, nous lançons des produits financiers adaptés au monde numérique. Dans le futur, nous voulons connecter ces derniers à nos 900 000 clients suisses quotidiens.

– A qui s’adresse ce service?

– A tous ceux qui acceptent de gérer des questions financières via un site internet ou un mobile plutôt qu’à l’intérieur d’une banque.

– Pourquoi avoir tissé ce partenariat avec la Banque Cantonale de Glaris plutôt qu’avec l’une des grandes banques de la place?

– Nous avons tout imaginé à l’interne. Et Valora détient Bob Finance à 100%. Mais il nous fallait une banque comme partenaire et, selon nous, la Banque Cantonale de Glaris est la plus innovatrice des banques cantonales.

– Bob Finance a été pensé au sein du Valora Lab. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette entité?

– C’est un laboratoire qui, à l’interne, pilote les projets numériques du reste du groupe. C’est un peu comme un incubateur de start-up qui développe des solutions propres à notre entreprise. Car oui, même pour les kiosques, la question d’une offre numérique est pertinente [Valora a lancé le système «Pick up/Drop off» ou Pudo, par exemple, qui permet à l’utilisateur de sites internet de recevoir ou de retourner ses commandes par l’intermédiaire des kiosques]. Nous pensons aussi à des solutions de paiement via le mobile; et nous en revenons à Bob Finance… Alors oui, le cœur de métier du détaillant reste l’achat en magasins. Mais nous devons utiliser les opportunités qu’offre la numérisation pour renforcer la vente en magasin.

– Vous donnez l’impression de vous intéresser de près aux innovations numériques…

– En effet. Je ne serais pas un bon patron pour Valora si je ne cherchais pas le dialogue avec des start-up. Pour cette raison, je vais au minimum deux fois par an à Berlin ou à San Francisco, rencontrer par exemple des entrepreneurs de la Silicon Valley. Il est impératif pour un détaillant comme Valora de rester à la pointe dans le domaine du numérique si nous voulons saisir les chances que présentent ces développements. Notre plus grand problème, c’est d’embaucher des pointures dans ce domaine car, pour l’heure, les ambitions numériques de Valora sont méconnues. Cela va changer.

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