Comment l'Europe vit-elle les Etats-Unis de Donald Trump? Alors qu'une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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C’est un mouvement lent, discret et occulté par le combat de haute lutte que mène la Suisse, et son franc fort, face à l’euro. Mais une comparaison permet d’en prendre la mesure: le dollar ne pèse plus que 92 centimes. Il valait 1,80 franc en l’an 2000. Et 4 francs en 1970.

Vivre avec une monnaie forte, la Suisse en a l’habitude. «Cette appréciation n’est pas un problème si elle est régulière et modérée, rappelle Aymo Brunetti, professeur d’économie à l’Université de Berne. Cela incite l’économie suisse à être plus productive afin de rester compétitive sur le plan international.» Mais l’équation n’est pas si simple. «C’est un équilibre étroit entre cette incitation positive et le poids d’une monnaie forte pour les exportateurs.»

A l’inverse, la Suisse est avantagée lorsqu’elle importe depuis les Etats-Unis, mais aussi lorsqu’elle achète toutes sortes de matières premières facturées en dollar. Pour autant, la Suisse n’en profite pas particulièrement, selon Aymo Brunetti, ancien haut cadre du Seco. Au final, «la majorité des gouvernements préfèrent avoir une monnaie qui se déprécie. A court terme, cela soutient les exportations et augmente le PIB.»

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C’est précisément le calcul de Donald Trump. Lui et sa garde rapprochée font en effet partie des rares décideurs américains de l’histoire à non seulement ne pas revendiquer un dollar fort, mais à se satisfaire ouvertement d’un dollar faible. «C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, c’est bon pour le commerce», avait ainsi lâché le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, en 2018, au WEF de Davos. L’objectif est clair: soutenir les exportations, limiter les importations et, ainsi, réduire le déficit commercial abyssal de la première puissance économique mondiale.

«Monsieur dollar fort»

Un dollar fort, c’était pourtant la norme depuis des décennies. En 1995, les Etats-Unis avaient même un «Monsieur dollar fort». Le nouveau secrétaire au Trésor de Clinton, Robert Rubin, affirme qu’il en va de «l’intérêt national», au lendemain d’une opération concertée de plusieurs grandes banques centrales pour soutenir une monnaie à la dérive qui déstabilise l’entier du système. «Le dollar, c’est aussi la monnaie mondiale», souligne Jean-Pierre Béguelin, ancien chef économiste de Pictet et de la Banque nationale suisse (BNS).

Le dollar remonte jusqu’à atteindre 1,80 franc en 2000. La folie boursière qui précède la bulle dot-com fait affluer les capitaux aux Etats-Unis, provoquant des achats massifs de billets verts. Y compris depuis la Suisse. «C’est à cette période que les caisses de pension ont commencé à investir à l’étranger», rappelle Jean-Pierre Béguelin.

En 2003, John Snow glace le marché des changes. Le secrétaire au Trésor de George W. Bush sous-entend que la forte baisse du dollar face à l’euro, nouveau poids lourd du marché des changes né quatre ans plus tôt, n’est pas un problème. Les marchés financiers interprètent: les Etats-Unis ne feront rien pour enrayer le mouvement. Qui se poursuit, voire s’accélère. Le dollar vaut alors 1,33 franc. Un taux que l’on ne reverra plus non plus.

C’est en 2010, lorsque la crise financière déploie ses effets sur l’économie mondiale, que le dollar passe sous la barre symbolique du franc. Entre 2011 et 2015, avec le taux plancher, c’est contre l’euro que la BNS mènera l’essentiel de son combat. Et si les projecteurs sont encore et toujours braqués sur la monnaie unique, c’est parce que l’Europe reste le premier partenaire commercial de la Suisse. Mais les Etats-Unis sont deuxièmes.

Aymo Brunetti note une prise de conscience récente. Le taux de 92 centimes soulève de plus en plus d’inquiétudes dans le pays. Le problème, conclut-il, «c’est que l’on ne peut pratiquement rien faire pour contrer ce mouvement. Encore moins qu’avec l’euro.»