L’interview de René Brülhart

«Au Vatican, nous passons au crible les comptes de 19’000 clients»

Le Suisse René Brülhart doit restaurer la réputation ternie du Saint-Siège en matière financière. Sa mission, très délicate, se déroule sur fond d’intrigues et de lutte de pouvoir

Une mince silhouette vêtue de noir, qui se glisse sous les arches colossales de Saint-Pierre ou s’écarte pour laisser passer des bonnes sœurs aux poternes surveillées par les gardes suisses: René Brülhart est dans son élément à Rome. Depuis 18 mois, ce Fribourgeois de 41 ans, qui a dirigé la cellule anti-blanchiment du Liechtenstein entre 2004 et 2012, est devenu le «Monsieur propre» des finances vaticanes, dont la réputation a été entachée par plusieurs scandales. Dans sa première interview à un média romand, il donne un aperçu de sa tâche, qui a pris une importance nouvelle avec les réformes mises en route par le pape François depuis son élection il y a un an cette semaine.

Le Temps: En quoi consiste votre travail quotidien au Vatican?

René Brülhart: J’ai été appelé pour aider à construire un système anti-blanchiment qui fonctionne, d’abord comme conseiller en septembre 2012, puis deux mois plus tard comme directeur de l’Autorité d’information financière (AIF) du Vatican. Elle est devenue une autorité de plein exercice en novembre 2013. La coopération internationale est une partie très importante du travail: en juillet 2013, le Vatican est devenu membre du groupe Egmont [ndlr: qui rassemble les centrales d’annonces anti-blanchiment de 139 pays et territoires] et a signé des accords avec plusieurs pays, Italie, Etats-Unis, Allemagne, etc. Ce réseau international sert à mettre en place un système d’alerte préventif, et pour cela il faut des accès, des contacts.

Notre travail quotidien consiste à faire fonctionner ce système d’annonces et d’échange d’informations. Il y a eu une seule annonce de transaction suspecte au Vatican jusqu’au milieu de 2012, plus de 200 en 2013. Dans le cas Scarano [ndlr: ancien évêque de Salerne, sous enquête pour avoir notamment aidé des armateurs napolitains à transférer plusieurs millions d’euros en liquide depuis la Suisse], des annonces transmises à l’AIF ont déclenché l’ouverture d’une procédure pénale au Vatican, avant que l’affaire n’éclate dans les médias. De ce point de vue le système a bien fonctionné. Pour la première fois dans l’histoire du Saint-Siège, de l’argent – les comptes de Scarano – a été bloqué, et une demande d’entraide a été adressée à l’Italie.

Nous ne pouvons pas, ici, copier-coller ce qui se fait en Italie ou ailleurs. Notre situation est unique. Le Vatican n’est pas une place financière, il n’y a pratiquement qu’un seul institut qui a des activités financières, l’IOR [ndlr: Institut pour les œuvres de religion, qui gère l’argent des congrégations catholiques], mais en même temps, le Vatican est une institution globale. Il y a un changement de mentalité à mettre en œuvre, qui demande beaucoup de communication interne: pourquoi a-t-on besoin de faire tout cela? Le blanchiment d’argent au Vatican, on ne devrait même pas en parler! L’exposition médiatique est massive, un petit cas au Vatican peut faire les gros titres, car il existe un devoir moral particulier envers les 1,2 milliard de fidèles catholiques.

– La création du Ministère de l’économie, récemment décidée par le pape François, a-t-elle un impact sur votre travail?

 Pas directement, mais cette décision confirme l’autonomie de l’autorité que je dirige. C’est un pas important, un signe supplémentaire de professionnalisation, de transparence.

– Le système de comptes ouverts par procuration, qui était en vigueur à l’IOR, a-t-il permis à des gens ayant peu de liens avec l’Eglise d’utiliser cet institut dans un but d’évasion fiscale ou autre?

– Donner une procuration est normal dans n’importe quelle banque, mais il faut comprendre qui est le client, quel est son profil, voir si une transaction est inhabituelle, et pour cela la comparer à d’autres transactions. Dans le passé, probablement, à l’IOR, toutes les informations sur qui est effectivement le client et qui utilise le compte n’ont pas été obtenues. Depuis 2012, un examen complet de la clientèle a été lancé, qui dure encore et concerne 19 000 à 20 000 clients.

– La société américaine Promontory a reçu un mandat de l’IOR, notamment pour accélérer cet examen. Quel est son rôle?

– Ils passent en revue chaque relation client. Leur travail est de répondre à ces questions: que fait cette personne, quelle fonction a-t-elle, que peut-on attendre comme transaction de sa part? Quelle est cette institution, quelles sommes d’argent manie-t-elle, qui la contrôle, qui décide de quoi en son sein? L’autorité que je dirige supervise ce processus.

– Poser ces questions, c’est difficile?

– Beaucoup, dans l’Eglise, repose sur la confiance. Il ne faut pas donner l’impression que chaque client est un criminel. Il faut bien expliquer pourquoi nous faisons cela. Il s’agit de la protection de l’institution, du Saint-Siège.

– La réputation du Vatican en matière financière ne s’est jamais vraiment remise du scandale du Banco Ambrosiano dans les années 1970-1980. Comment allez-vous changer la donne?

– Il faut d’abord créer un cadre juridique et institutionnel, qui fournit les instruments permettant d’agir. Dans un second temps, il faut créer des précédents concrets, comme on l’a vu dans le cas Scarano. Plusieurs cas ont été transmis au promoteur de la Justice [ndlr: le procureur du Vatican]. Un certain nombre de comptes ont été fermés à l’IOR, non parce qu’il y avait une suspicion d’actes délictueux, mais parce que le profil des clients ne correspond plus à la politique commerciale de l’institut.

– Ces dernières années, le Vatican a été associé soit à l’évasion fiscale de riches Italiens, soit carrément à la mafia. Que pouvez-vous dire là-dessus?

– Franchement, je préfère parler du présent. Concernant l’évasion fiscale, on ne peut pas exclure que des activités de ce genre aient existé, même si, vu la petite taille de l’IOR en comparaison d’autres institutions (l’établissement gère 6,3 milliards d’euros), l’ampleur de ce problème est forcément restée limitée. Ce que je peux dire est que nous avons un système qui désormais fonctionne et que, si nous découvrons des activités suspectes, nous prendrons des mesures.

– Vatican, Liechtenstein, Suisse: autant d’Etats qui ont dû revoir leur législation bancaire de fond en comble à la demande d’organisations comme l’OCDE, le GAFI, Egmont… Ces institutions internationales non élues semblent dicter leur volonté aux Etats. Cela vous paraît-il normal?

– Ces organismes sont compétents pour établir des standards internationaux. Tous les pays y sont représentés, y compris la Suisse et les autres centres financiers. Ils sont impliqués, ils peuvent prendre position, peuvent faire du lobbying. Une fois qu’une décision est prise, ce qui peut prendre du temps, l’application nationale leur laisse une marge de manœuvre. Ces organisations n’interviennent que si rien n’est fait, ou trop tard. Bien sûr, les rivalités entre puissances peuvent jouer un rôle. C’est le G20 qui donne la direction à suivre à ces organismes. L’important est de savoir comment se positionner, comment créer de la compréhension pour sa propre situation, comment détecter précocement l’évolution des standards et comment, sur cette base, développer une stratégie. Pour cela, il faut faire une analyse globale des vulnérabilités, des risques que présente sa place financière. Dans ce processus, les autorités et la place financière sont dans le même bateau. Elles ont le choix entre travailler ensemble, ou l’une contre l’autre. Selon moi, plus une autorité va être efficace à l’interne, plus elle va protéger efficacement la place financière et sa réputation.

– Quel est le bilan que vous tirez après un an et demi au Vatican?

– Nous sommes sur le bon chemin, et nous continuons.

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