«Je veillerai à ce qu’Internet ne devienne pas le Far West»

Numérique Le Suisse Thomas Schneider a été élu dans la plus haute instance de l’Icann

C’est un Suisse, Thomas Schneider, qui préside l’une des instances les plus importantes gérant Internet. L’homme a été élu la semaine passée à la présidence du comité consultatif gouvernemental (Governmental Advisory Committee, GAC) de l’Icann. L’Icann gère entre autres les noms de domaine sur Internet. Cette organisation privée est dans l’œil du cyclone: sous contrôle des Etats-Unis depuis sa création, elle pourrait s’en émanciper en 2015, ce qui crée de vives tensions.

Le Temps: Comment expliquez-vous votre élection?

Thomas Schneider: Lorsque j’étais vice-président du GAC, mes partenaires ont vu que j’étais ouvert et fiable avec des valeurs et visions claires et que j’arrivais à m’entendre avec toutes les parties, ce qui est très important dans la période actuelle. Et le fait d’être Suisse a été un atout important. Nous avons l’expérience de trouver des solutions pragmatiques en nous basant sur des processus transparents et inclusifs avec le traitement le plus égalitaire possible de tous les acteurs. Je veillerai à ce que tous les gouvernements et les autres acteurs aient une voix dans le développement des règles du jeu pour Internet et qu’il ne devienne pas le Far West où les plus puissants feront la loi.

– Quel est le pouvoir du Governmental Advisory Committee?

– Il est important. Le GAC est un organe dans lequel les gouvernements de plus de 140 pays sont représentés. Et ce comité est de plus en plus écouté par le conseil de l’Icann, qui suit en très grande partie ses décisions et recommandations. Le pouvoir du GAC pourrait augmenter, ce qui ne plaît pas forcément à tous. Je serai aussi membre non votant au sein du conseil de l’Icann.

– L’Icann gère principalement les noms de domaine. Quels sont les sujets brûlants du moment?

– En effet, plus de 1000 extensions de noms de domaine ont été créées par l’Icann ces dernières années. Le «. musique» ou le «. paris» ont ainsi été lancés. Et cela pose parfois des difficultés, surtout pour la protection des consommateurs, la poursuite de l’intérêt public et pour le respect du droit international et des diverses réglementations au niveau national. Ainsi, l’extension «. wine» a provoqué des tensions entre les gouvernements européens et sud-américains d’une part, qui voulaient que cette extension soit liée à des appellations d’origine contrôlée, et les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande d’autre part, qui s’y étaient opposés. Mon prédécesseur a décidé de donner son feu vert pour le «. wine», alors qu’aucun consensus ne s’était dessiné.

– Allez-vous du coup introduire un système de vote?

– Je ne pense pas. J’aimerais poursuivre cette recherche du consensus, même si ce n’est pas toujours facile. Récemment, les pays sud-américains se sont opposés à ce que la multinationale Amazon crée l’extension «. amazon», et il sera certainement difficile pour l’Icann de trouver une solution rapidement dans des cas comme celui-là.

– Un autre défi de l’Icann, c’est sa possible sortie du giron américain…

– Absolument. Pour la transition de la supervision des Etats-Unis sur les fonctions «IANA» – le contrôle des entrées des noms de domaines de premier niveau dans le «root» – les Etats-Unis ont annoncé un processus très rapide, car leur contrat de supervision se termine en septembre 2015. Ils ont invité toute la communauté de l’Icann à faire des propositions jusqu’au début de l’année prochaine pour un nouveau régime multi-acteurs pour la période qui suivra. Ce sera mon rôle d’arriver à un consensus parmi les gouvernements sur cette question.

– Parvenir à un consensus sur un nouveau système multi-acteurs de supervision de l’Icann semble impossible…

– Ce sera très, très difficile. Les Etats-Unis refusent de transférer leur pouvoir à un seul autre Etat ou à un groupe d’Etats. A la communauté de l’Icann de trouver un nouveau système de supervision. Sinon, les Américains devront prolonger leur contrôle de l’Icann, qui a plutôt bien fonctionné, car ils n’ont jamais usé ou abusé de leur pouvoir.

– Peut-on imaginer que la Suisse accueille l’Icann?

– Pour le moment, cette question ne se pose pas pour nous. Elle devrait d’abord être discutée par tous les gouvernements, les milieux économiques et techniques et la société civile et, à la fin, le gouvernement américain devra être d’accord.