Reportage

En Vénétie, le modèle de la microbanque est une institution

Après la reprise des deux banques vénitiennes par le géant transalpin Intesa Sanpaolo, la région espère que ces établissements ne seront pas complètement démantelés et que le lien avec le territoire perdurera

Des scènes de la vie de Jacob par Palma le Jeune, un portrait de doge peint par le Tintoret, une superbe crucifixion attribuée à Bellini, et même un Caravage qu’on dirait posé là presque par hasard, attendant d’être prêté pour une exposition au bout du monde… La très discrète pinacothèque hébergée par le Palazzo Thiene, joyau de l’architecture palladienne situé en plein centre de Vicence, ne se visite que sur rendez-vous, et l’amoncellement de chefs-d’œuvre qu’elle renferme a de quoi donner le tournis.

Ces merveilles inestimables sont à peine mises en valeur; de toute façon, elles ne figurent pas sur les guides touristiques. Elles constituent le trésor accumulé à travers les siècles par la Banca Popolare di Vicenza, qui s’apprête à passer sous le contrôle du géant Intesa Sanpaolo pour 1 euro symbolique en même temps que sa voisine Veneto Banca, après une double faillite retentissante qui pourrait coûter 17 milliards d’euros aux contribuables italiens.

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Dans les pièces voisines de cette étonnante collection d’art, quelques clients patientent sagement, sans lever la tête sur les murs recouverts de tableaux représentant des scènes de bataille. La catastrophe financière n’a pas créé de panique chez les déposants: le plan de reprise accepté par le gouvernement italien, dimanche 25 juin, garantit qu’eux au moins ne seront pas lésés. Tout le monde, en ville, assure que des banquiers d’Intesa sont déjà aux manettes de l’entreprise. Pour l’heure, les apparences sont sauves: Banco Popolare di Vicenza est désormais arrimé à la plus grosse banque d’Italie. Mais, en réalité, l’établissement bancaire a déjà cessé d’exister. A court terme, 600 des 1000 agences devraient disparaître, et 4000 suppressions d’emplois sont annoncées.

Un fait de civilisation

Dans une région qui fait figure de locomotive de l’économie italienne, habituée à rivaliser avec la Lombardie dans la course à l’excellence et riche, depuis le Moyen Age, d’un tissu industriel connecté aux grands marchés européens, une telle déconfiture a quelque chose d’incongru.

Vouée pendant des siècles au textile, la province de Vicence se caractérise aujourd’hui par la présence d’un réseau très fin de PME de pointe. «La force de notre région, c’est qu’on y trouve des petites entreprises très dynamiques, qui peuvent se procurer tout ce dont elles ont besoin à 1 kilomètre de distance, souligne Luciano Vescovi, président de la branche locale de Confindustria (le syndicat patronal italien). Les exportations de la province représentent 20 milliards d’euros par an. Alors, bien sûr, à côté de cela, notre système de banques locales appartient au passé…»

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Là est le nœud du problème: s’il est considéré comme obsolète, le modèle de la «microbanque» est, en Vénétie, un fait de civilisation. «Nous sommes au cœur de l’Italie des querelles de campaniles, et c’est encore plus le cas dans la province de Vicenza, qui n’est pas dominée de façon incontestable par un centre urbain, comme Venise ou Vérone, poursuit Luciano Vescovi. Ici, il y a quelques décennies, chaque petite ville avait au moins une banque, et malgré les fusions il subsiste encore beaucoup d’établissements qui ont moins de dix succursales! Ces institutions sont nées il y a très longtemps, comme des structures d’aide sociale, et elles ont conservé de ces origines un rôle très important dans la collectivité. Elles financent le développement local, mais aussi des actions allant de la restauration des églises au sponsoring sportif en passant par les achats de livres pour les bibliothèques. Bref, elles sont partout.»

Politique de croissance à coups d’acquisitions

A une demi-heure de route des palais de Vicence, la riche ville de Thiene, 22 000 habitants, pour 5000 entreprises – et une concentration très élevée de berlines allemandes –, est l’exemple parfait de cette réalité. Les patrons locaux vont perdre beaucoup dans la faillite de Banco Popolare di Vicenza, dont ils étaient presque tous actionnaires. «Mon père était actionnaire de la Banque populaire de Thiene, se souvient-il, et ça allait très bien comme ça. Et puis, il y a une trentaine d’années, nous avons dû fusionner avec Vicence, et on voit le résultat…», raconte Giuliano Munari, dirigeant d’un des plus grands magasins de Vicence. Il sait bien que ses actions ne valent plus un centime, et qu’il a perdu dans l’opération une somme astronomique.

Attablé dans un restaurant en compagnie d’amis et collègues qui ont requis l’anonymat, le chef d’entreprise détaille les raisons de cette déconfiture. L’accusé principal, c’est Gianni Zonin, dirigeant de Banco Popolare di Vicenza durant les seize dernières années, sa politique de croissance à coups d’acquisitions – «jusqu’en Sicile!» – et son salaire exorbitant (1,5 million d’euros). Propriétaire d’une importante société viticole, le banquier déchu est aujourd’hui sous le coup de plusieurs enquêtes. Son unique apparition publique des derniers jours, une séance de shopping pour le moins maladroite dans la rue la plus chère de Milan, mercredi 28 juin, a provoqué un déluge d’insultes sur les réseaux sociaux. Mais il a eu le temps d’organiser son insolvabilité, léguant son entreprise à sa famille avant que la justice puisse tenter de s’en saisir.

Nombreux dysfonctionnements

Autour de l’entrepreneur, on dénonce la tutelle défaillante de la Banque d’Italie, la justice trop clémente avec les anciens administrateurs de la banque… Et, au fil de la discussion, les langues se délient. On avoue que la rentabilité des actions de la banque (jusqu’à 10%), particulièrement à partir de 2008, alors que les défaillances d’entreprises se multipliaient, avait de quoi éveiller les soupçons. Mais comment sortir du capital de la banque? «Ils m’auraient rendu la vie impossible dans le pays, si j’avais voulu vendre mes actions», confie Giuliano Munari, dont certains membres de la famille ont perdu toutes leurs économies avec cette faillite.

De fait, les grands perdants de l’opération sont les salariés et les actionnaires. «Les employés étaient fortement encouragés à transformer leurs économies en actions, souligne l’entrepreneur. Eux ont perdu deux fois.» Les victimes de la faillite se sont rassemblées vendredi soir dans le centre de la ville pour crier leur colère et dénoncer l’attitude des pouvoirs publics.

La banque Intesa Sanpaolo, en revanche, a gagné subitement deux entreprises assainies de leurs créances douteuses, 2 millions de clients et 200 000 entreprises saines, au moment même où l’économie italienne donne enfin des signes de redémarrage. Au siège de la Confindustria de Vicence, on espère que les banques ne seront pas complètement démantelées et que le lien avec le territoire perdurera. La situation est grave: le club de football vient d’être relégué en Lega Pro, la troisième division italienne. Et, à Vicence, on espère bien que ça ne va pas durer.

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