Matières premières

Le Venezuela toujours plus dépendant des traders genevois

Ces trois dernières années, les négociants suisses ont affrété plus d’un pétrolier sur dix entre le Venezuela et les Etats-Unis. Alors que les volumes globaux diminuent, la compagnie d’Etat du pays caribéen les accuse de «pillage»

«Rasez les Alpes, qu’on voie la mer!» Si quelqu’un prenait un jour au pied de la lettre l’injonction du chanteur Michel Bühler, on finirait peut-être par y voir plus clair dans cette si particulière route commerciale qui relie les mers chaudes des Caraïbes aux Etats-Unis, en passant par la place helvétique du négoce.

Mi-mars, l’arrestation de deux traders d’Helsinge à Genève, à la suite d’une plainte de la compagnie d’Etat vénézuélienne PDVSA (ou Petróleos de Venezuela SA), a brutalement mis en lumière les liens pétroliers entre la Suisse et le Venezuela.

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Le cabinet Helsinge, établi à Genève depuis octobre dernier et soupçonné d’avoir remis des informations confidentielles à des négociants suisses en échange de pots-de-vin, a affrété 17 navires avec du pétrole vénézuélien entre le 24 septembre 2016 et le 2 janvier 2018, selon une analyse des cargaisons effectuée via la base de données Panjiva, établie sur les documents douaniers.

Un «pillage systématique»

Ce cabinet est au cœur d’une affaire judiciaire opposant la plupart des poids lourds de la place du négoce à PDVSA. Dans une plainte civile, émise via un trust américain le 13 février, la compagnie pétrolière accuse les groupes de négoce internationaux, leurs banques et des agents et officiels vénézuéliens (parmi eux son vice-président) d’avoir «systématiquement pillé» ses ressources en mettant en place une trame visant à «fixer les prix, truquer les offres et éliminer la concurrence dans l’achat et la vente de brut», selon la plainte de 161 pages.

Les dirigeants d’Helsinge auraient ensuite vendu ces informations à cinq groupes de trading basés en Suisse: Trafigura, Vitol, Lukoil ainsi que Glencore et Masefield. Tous sont cités par PDVSA comme «co-conspirateurs». Le montant du préjudice est estimé à 5,2 milliards de dollars par l’avocat de la société d’Etat, soit environ 4,9 milliards de francs de manque à gagner pour le Venezuela.

L’analyse des flux maritimes ne préjuge pas d’une éventuelle culpabilité. Mais elle montre comment Genève s’est retrouvé au cœur de cette affaire. Ses grandes maisons de négoce sont très actives sur le pétrole vénézuélien, soit citées en tant que consignee (l’acheteur) ou notify party (le responsable à l’arrivée du cargo).

Plus d’une livraison sur dix par «Les Genevois»

Entre le 8 mars 2015 et le 8 mars 2018, Trafigura a ainsi participé à 85 affrètements de navires, sur le total des 1524 pétroliers qui ont relié le Venezuela aux Etats-Unis sur cette période. Soit une part de marché de 5,6%. Coïncidence: Vitol a réalisé exactement le même nombre d’affrètements. Et Lukoil, qui vend son pétrole depuis sa filière genevoise Litasco, 18.

Si l’on ajoute les 17 affrètements en nom propre d’Helsinge (ce cabinet ne faisait que du conseil avant septembre 2016), ces traders «genevois» ont donc accaparé près de 13,5% des livraisons de pétrole vénézuélien. Et ce, alors que les volumes de pétrole sortant du Venezuela, neuvième producteur mondial, sont en déclin quasi permanent depuis que les cours du pétrole ont chuté en 2014.

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Pour l’Etat vénézuélien, cette mainmise est suspecte. Il a déposé une plainte pénale à Genève. L’arrestation d’un des dirigeants d’Helsinge a conduit au séquestre d’un serveur informatique, envoyé depuis Miami. Ce matériel aurait permis de dupliquer le serveur de PDVSA afin d’obtenir des informations confidentielles sur les ventes de pétrole, en continu, pendant près de huit ans.

Appels d’offres «manipulés»

Ces informations auraient ensuite permis de manipuler les appels d’offres émis par PDVSA, selon la plainte. Les pages annexes du document contiennent une série de mails entre l’un des cofondateurs d’Helsinge, d’origine vénézuélienne, qui informe un négociant du montant proposé par la société pétrolière britannique BP. Ou d’un long échange, dans lequel ce même Vénézuélien encourage un autre négociant à «appeler pour améliorer» son offre afin de dépasser celle de son concurrent Lukoil.

Interpellées par Le Temps pendant le forum FT Commodities Global Summit de Lausanne la semaine dernière, Vitol, Trafigura et Glencore ont décliné tout commentaire. Lukoil n’a pas donné suite à des questions formulées par écrit. Contactée, la société Helsinge affirme, elle, «contester toutes les accusations», réaffirmant la licéité de ses activités, via son avocat genevois Jean-Marc Carnicé.

La véracité des faits allégués par le Venezuela doit encore être prouvée. Mais, de manière générale, Marc Guéniat, spécialiste du secteur chez l’ONG PublicEye, souligne que «le recours systématique à des sociétés intermédiaires suspectes permet de sous-traiter le risque. Leur valeur ajoutée est souvent basée uniquement sur les relations privilégiées qu’elles entretiennent avec l’Etat.» Et d’enfoncer le clou: «Ces signaux auraient dû alerter les maisons de négoce.»

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