Amérique du Sud

Au Venezuela un kilo de pommes de terre se vend un dixième du salaire minimum

La chute des prix du pétrole a révélé la gestion catastrophique de l'économie par le régime populiste de Hugo Chavez

Quartier de Miranda, au coeur de Caracas, capitale du Venezuela. Dans la pénombre d’un parking souterrain, des centaines d’hommes et de femmes ont formé deux interminables files d’attente. Ils ne savent ni combien d’heures ils devront patienter, ni ce qu’ils obtiendront au terme de leur journée. Mais peu leur importe. Frappés par la très grave crise économique que traverse leur pays, ils sont décidés à faire tout leur possible pour se fournir en produits alimentaires de base. Un exercice devenu extraordinairement difficile.

Les produits habituellement les plus communs sont devenus très rares et très chers. Au-dessus du parking, le supermarché Excelsior Gama ne distribue plus ni riz, ni farine, ni huile. Et s’il propose d’autres aliments, c’est au prix fort. Il vend ainsi le kilo de pommes de terre 1155 bolivars, une somme qui correspond au dixième du salaire minimum. Quant aux spaghettis, il les écoule à 1735 bolivars le paquet de 500 grammes. Inabordable pour l’écrasante majorité des gens.

Lire aussi: Le Brésil, symbole de la crise que traverse l'Amérique latine

Dans l’espoir d’y remédier, le gouvernement a décidé de livrer lui-même à prix très bas un certain nombre de ces produits. Mais il n’en détient qu’en maigres quantités et procède à des distributions au compte-gouttes. Les consommateurs ne peuvent profiter de ces arrivages qu’un jour par semaine (en fonction du numéro de leur carte d’identité), après des heures d’attente et sans jamais savoir à quelles denrées ils auront précisément droit.

Une dépendance malsaine

Le Venezuela subit de plein fouet la chute du prix du brut. Après avoir vendu son baril à près de 130 dollars en 2008, puis encore à 100 dollars en 2012, il se voit contraint de le céder dorénavant à une quarantaine de dollars. Or, il a développé au fil des décennies une dépendance aussi totale que malsaine au pétrole. Cette manne providentielle en est arrivée à représenter 97% de ses rentrées de devises. Pire encore: elle a été considérée jusqu’à tout récemment comme si fiable que le pays s’est habitué à s’en servir pour importer les biens dont il a besoin au lieu de les produire lui-même. Résultat: il n’a plus actuellement ni argent pour les acheter, ni infrastructure pour les fabriquer.

Les pénuries concernent une large palette de produits. Avec les aliments, les médicaments figurent tout en haut des préoccupations des consommateurs. Les pharmacies renvoient un client sur deux les mains vides: elles manquent de remèdes contre certaines maladies graves comme le cancer et beaucoup d’entre elles ne distribuent même plus un article aussi anodin que le talc. Dans un autre domaine, on ne compte plus les voitures immobilisées sur de longues périodes faute de pièces de rechange.

Lire aussi:  L’espoir renait en Argentine

Le régime actuel, héritier du militaire populiste Hugo Chavez, se défend en accusant la droite vénézuélienne de lui livrer une “guerre économique”. Il assure que l’”oligarchie” locale ne lui a jamais pardonné son souci des couches populaires et profite de la chute des cours du pétrole pour tenter de le déstabiliser. Et de prendre pour exemples diverses grandes entreprises comme la société Polar, spécialisée dans l’alimentaire, qui auraient ralenti leur production afin de favoriser la pénurie.

La guerre aux privés

L’explication a l’heur de révolter de nombreux Vénézuéliens cependant. Si guerre économique il y a, assurent ces voix critiques, elle a été déclarée par l’actuel gouvernement, qui s’est fait une spécialité d’attaquer de toutes les façons les sociétés privées. “Le régime chaviste vit sur la croyance que le Venezuela est un pays riche et qu’il suffit de redistribuer au peuple l’argent des possédants pour en finir avec la pauvreté, explique le cinéaste et chroniqueur politique Oscar Lucien. Le problème est évidemment beaucoup plus compliqué que cela.”

Mieux distribuer, pourquoi pas? Encore faut-il continuer à produire. Or, depuis 17 ans qu’ils sont arrivés au pouvoir, les chavistes ont multiplié les entraves à la libre entreprise en instituant notamment un contrôle des changes, puis un contrôle des prix, au point que certains fabricants se voient privés artificiellement de devises, tandis que d’autres ont pour seule alternative de travailler à perte ou d’arrêter de produire. Non content d’imposer ces restrictions, les autorités ont aussi favorisé l’instabilité juridique en multipliant les expropriations et les menaces à la propriété privée.

Lire également:  En Amérique latine, les ambitions chinoises sont parfois contrariées

Le bilan est catastrophique. Selon le quotidien de référence Tal Cual, le nombre total d’entreprises privées vénézuéliennes a passé d’autour de 18 000 en 1999, année où Hugo Chavez a pris le pouvoir, à quelque 5000 début 2016. L’affaiblissement du tissu économique se serait traduit parallèlement par une chute de 17% à 3% des exportations non pétrolières. Exportations et donc rentrées de devises qui manquent cruellement aujourd’hui.

La manne pétrolière a longtemps caché le problème. Elle a dissimulé la précarité d’un système réservant toujours plus d’argent à la consommation (des couches populaires) et encourageant toujours moins la production de richesses. Depuis que le cours du brut s’est effondré, la faille est devenue béante. La monnaie nationale ne vaut plus rien. Si le gouvernement tente d’imposer un cours de 200 bolivars pour un dollar, le marché noir, qui reflète la réalité, le fixe à 1000 bolivars. Quant au salaire minimum qui vient d’être rehaussé, il plafonne à 11 577 bolivars, soit à 11,5 dollars. Les professeurs d’université les mieux payés touche, eux, quelque 36 812 bolivars pour un emploi à 100%.

Des pneus pour plantations

Le gouvernement a lancé ces dernières semaines une série d’initiatives désespérées. Il s’est par exemple doté d’un Ministère de l’agriculture urbaine, qui conseille aux Vénézuéliens de remplir de terre leurs vieux pneus et d’y faire pousser des plantes. Une proposition qui laisse rêveur dans un pays de près d’un million de km2 aux immenses fleuves et au climat tropical. Plus fondamentalement, il prône désormais la diversification de l’économie, dans l’espoir de sortir le pays de sa dépendance au pétrole. Mais là encore sans convaincre. Le régime entend contrôler l’ensemble du processus, alors que sa lourde mainmise sur l’économie est dénoncée largement comme la cause principale des dysfonctionnements actuels. Et puis, il s’entête à conduire l’opération alors que les investisseurs privés susceptibles de s’y rallier ne lui accordent plus l’élément essentiel de toute reprise: la confiance.

Lire l'éditorial: Un pétrole trop bas ne profite à personne

En attendant, la situation économique actuelle profite à certains. Elle bénéficie d’abord aux contrebandiers qui font passer des produits subventionnés comme l’essence dans des pays voisins, essentiellement en Colombie, et se font ainsi des fortunes. Elle enrichit ensuite de nombreux “petits malins” reconvertis dans la revente au prix fort de produits à prix régulé (un kilo de riz acheté 20 bolivars peut s’écouler 15 fois plus cher). Ces spéculateurs que tout le monde critiquent mais que beaucoup emploient ont reçu le nom de “bachaqueros”, du nom d’une fourmi qui se déplace en file indienne, comme dans une queue, pour s’approvisionner.

Les personnes les mieux à même de profiter de ces trafics sont les individus liés à l’appareil d’Etat dans certains secteurs-clés. Que ce soit pour connaître avant les autres les arrivages de produits à prix régulé, pour racketter les bachaqueros ou pour contourner les contrôles aux frontières, amis du régime, policiers et militaires sont parfaitement placés. Et aucun Vénézuélien ne doute que beaucoup d’entre eux s’en sont servis.

Publicité