économie inclusive

A Venise, la malédiction des gondoles

Noyée sous les touristes, la Sérénissime a perdu la moitié de sa population en quarante ans. Même les guides demandent aujourd’hui à souffler. Mais à mesure que les lieux de vie disparaissent, les Vénitiens ne trouvent pas d’alternative à l’industrie du voyage

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La cinquième portera sur «l’économie inclusive». Nous souhaitons vous faire découvrir des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus saines.

Du «greenwashing» pratiqué par certaines multinationales aux micro-initiatives développées par des individus, un vaste univers existe, que «Le Temps» explorera par petites touches au fil du mois qui vient. 

Retrouvez tous les articles consacrés à cette cause ici.

A l’ombre d’une tente, deux policiers regardent les touristes emprunter la forme arquée du pont Calatrava et s’enfoncer vers les sestieri de Venise. Ni battants ni tripodes, les portillons censés réguler les flux touristiques de la Sérénissime sont grands ouverts.

Malgré le retentissement mondial et une ou deux foires d’empoigne autour de leur installation fin avril, les tornelli n’ont pas encore servi. Le dispositif semble déconcerter davantage les résidents que les visiteurs, dont il devait rediriger les flux en cas de trop forte affluence. «Le problème c’est que, pour sa mairie, Venise n’est jamais trop pleine», ironise l’urbaniste vénitien Giacomo Salerno.

«Venise est en état de siège permanent, image-t-il. Le tourisme grignote toujours plus de portions de la ville.» Il voit dans les portillons un «maquillage», une opération de communication destinée à rassurer les citoyens vénitiens, qui cohabitent chaque année avec de frénétiques hordes de touristes. Trente millions par an.

La liberté est une discipline

Giacomo Salerno mène actuellement un post-doctorat sur la touristification des villes et les mouvements de résistance citoyenne. L’insularité de Venise en fait, selon lui, un «cas de laboratoire». Le jeune trentenaire, qui se définit comme chercheur et activiste, a toujours été opposé aux tornelli, parce que «Venise n’est pas un parc thématique» mais surtout parce que la mesure est, selon lui, totalement inefficace dans une ville si ouverte sur l’horizon.

Lire aussi : A Lucerne, les touristes échauffent les esprits

Pour la démonstration, suivez le guide. Un lion vénitien sur l’épaule droite et l’inscription «La liberté est une forme de discipline» sur l’avant-bras gauche, Giacomo Salerno a la démarche élastique de ceux qui sont habitués à esquiver la foule. A Venise, les rues sont si étroites et les ponts si exigus qu’il suffit de deux touristes assis par terre mangeant un sandwich pour créer un embouteillage sur plusieurs centaines de mètres.

Les Vénitiens ont tous adopté des stratégies d’évitement par les calle sconte, ces petites rues ombragées qui permettent d’éviter les passages congestionnés. «Ce sont les endroits que tu n’as pas besoin de nommer dans ton article», se retourne-t-il dans un grand sourire.

Erosion résidentielle

Sur le chemin, il dresse l’inventaire de tout ce qui a changé: l’hôpital où il est né est devenu un hôtel, tout comme son premier appartement ou le siège de la police locale. La poste de l’historique Fontego dei Tedeschi a été transformée en duty free service géant pour touristes chinois. Et le marché du Rialto vend principalement des sacs d’épices ou de pâtes, à 3,50 euros les 100 grammes.

Sur le Campo San Bortolo, où les touristes ont fait fuir les locaux, la pharmacie Morelli tient depuis 2008 le décompte du recul de la population locale: 53 000 (pour 47 000 lits d’hôtel). En quarante ans, la ville s’est vidée de la moitié de ses habitants. Une partie d’entre eux s’est réfugiée dans l’adjacente localité de Mestre, où les loyers sont plus modérés et les rues moins asphyxiantes. «Tout ce qui n’a pas de fonction touristique a été déplacé sur la terre ferme, soupire-t-il. Venise est devenue la périphérie muséale de Mestre.»

L’ex-quartier ouvrier de Venise (180 000 habitants) n’est pourtant plus épargné par le tourisme de masse. Une chaîne hôtelière y construit une lignée d’ostelli dédiés aux touristes à petits budgets. Pour la Cité des Doges, la facture s’élèvera à une capacité supplémentaire de 3000 touristes, et à un nouveau casse-tête pour les transports publics. Mentionnons aussi le fulgurant développement des plateformes de location pour particuliers, type Airbnb, dans toute la région.

Ni parc thématique ni musée

«A chaque fois que quelque chose change, c’est pour être transformé en hôtel ou en restaurant. Ce n’est plus possible», défend Maria Faina. Avec un groupe de résidents du Campo S. Giacomo, cette enseignante a occupé les 200 mètres carrés de La Vida. Un édifice passé en quelques décennies d’une trattoria à un centre LGBT, puis à un centre culturel avant d’être vendu pour en faire un «restaurant typique».

«Venise n’a pas beaucoup d’espaces ludiques, rappelle Giacomo Salerno. Si un restaurant étend un peu plus sa terrasse sur la place, c’est tout ça de perdu pour les enfants.» La Vida est devenu l’emblème de l’érosion du tissu social vénitien. Pour Maria Faina, c’est la première fois que les résidents sont prêts à se battre pour freiner la transformation de leur ville en «musée à ciel ouvert», selon l’expression utilisée par la mairie.

La police a pourtant fini par déloger les occupants après plusieurs mois, pour les repousser vers la place. Six personnes attendent encore leur procès, au pénal et au civil, pour respectivement effraction de domicile et avoir empêché la finalisation de la vente d’un bien public. Devant le bâtiment trônent encore une tente et une pancarte «No ste cavarne ea Vida». Un jeu de mot vénitien que l’on pourrait traduire par «ne m’arrache pas la vie» ou «tu me fatigues beaucoup». Les résidents vénitiens ne sont pas seuls dans leur combat. En mai s’est déroulée à Barcelone la première rencontre entre des associations de résidents de la capitale catalane, Palma, Lisbonne ou Venise. Le réseau a été nommé Sud de l’Europe face à la touristification (Set).

Lire aussi : Turista non grata à Barcelone

Le tourisme semble pourtant imparable. Année après année, la première industrie de la planète pulvérise ses records, croissant à un rythme annuel de 8% en Europe. A Venise, le secteur fait vivre 30 000 personnes et rapporte 2 milliards d’euros par an à la municipalité. Mais il emporte tout sur son passage.

La malédiction des gondoles

Le sociologue Giovanni Semi a lui-même rapidement quitté cette ville «ennuyeuse où il n’y a rien à faire». L’écologie urbaine y est calquée sur le cycle des touristes, qui y passent en moyenne 1,8 jour. «Manger dans un endroit, dormir dans un autre, acheter des souvenirs: le touriste n’a aucun besoin qui s’étend au-delà de cet horizon. Toute l’économie locale a été aspirée dans cette mutation», critique l’auteur de «Gentrification. Tutte le città come Disneyland?» (non traduit). Il fait le calcul: sur ses 24 camarades de classe du lycée, seuls 6 à 8 sont restés à Venise. La moitié travaille dans le tourisme.

Chez les Vénitiens règne encore la nostalgie de ce que la ville aurait pu être, sans les gondoles. Après la Deuxième Guerre mondiale, la ville comptait 175 000 habitants. Elle avait une puissante industrie chimique autour du port Marghera, tissait, brassait sa bière, soufflait du verre sur l’île de Murano et armait des bateaux. «Ça n’a duré que quarante ans, admet le sociologue vénitien Giovanni Semi. Mais c’est la preuve qu’une autre économie était possible.»

Puis les politiques nationales de concurrence ont fermé une à une toutes les usines. Le port de Trieste a été préféré à celui de Venise, la chimie s’est effondrée dans les années 1970 et la ville s’est consacrée à la monoculture touristique.

Sur la place Saint-Marc, le soleil est à son zénith. Le caffè freddo coûte 17 euros et la spremuta d’arancia 16. La queue pour entrer dans la basilique croise celle pour entrer dans le Campanile. «Trop de monde au même moment et au même endroit», résume Guido Lion, président des 1200 guides de la région de Vénétie. «C’est la folie entre 10h30 et 16h30. Les gens veulent faire Venise, mais ils se concentrent presque tous sur les centaines de mètres entre Saint-Marc et le Rialto», explique-t-il.

Guido Lion est guide depuis 1982, quand Venise comptait dix fois moins de touristes. Ce qui l’énerve par-dessus tout, c’est la transformation de la ville en fonction des exigences des touristes et le nivellement de son identité. Il évoque Casanova, qui était tant d’autres choses qu’un simple séducteur, ou Lord Byron, qui a converti le pont de la prison en pont des soupirs (amoureux). «Quand je parle de la Venise commerciale, celle du commerce des épices d’Orient, les gens sont déçus. Ils veulent la Venise du romantisme, se lamente Guido Lion. Mais ça n’a commencé qu’avec le Grand Tour au XIXe siècle, parce que les Anglais aimaient le concept d’une ville riche ayant connu la décadence.»

Les carnavals et les masques ont ensuite nourri tout l’imaginaire international, façonnant le tourisme moderne. Dans son désir d’ancrer l’Italie dans le présent, le fascisme naissant avait très vite développé un discours d’opposition à ces traditions. Au début du XXe siècle, le poète futuriste Filippo Marinetti ne voulait-il pas «brûler les gondoles» et «tuer le clair de lune»?

Un monstre des mers devant la fenêtre

Guido Lion préfère, lui, privilégier un tourisme plus individualisé. Il souhaiterait que les tour-opérateurs proposent des routes alternatives dans une ville qui compte 41 églises et 435 ponts. Il évoque aussi la possibilité que les croisiéristes déchargent une partie des passagers le matin et l’autre l’après-midi, afin d’éviter la congestion.

Un jour, douze de ces monstres des mers ont déversé leurs passagers dans la Sérénissime, soit 25 000 personnes dans un sens et 25 000 dans l’autre. L’équivalent de la population locale. «Finalement, ce n’est pas à Venise qu’on pourra décider du nombre de touristes, se résigne-t-il. Cela se passe à des milliers de kilomètres.»

Le problème des grands bateaux est connu de tous les Vénitiens. Giacomo Salerno est, lui, sûr de figurer dans de nombreux profils Facebook: «Quand un bateau de croisière passe devant chez mes parents à Giudecca, les vitres tremblent et je ne vois rien d’autre que des gens qui me font coucou depuis le pont.»

Le respect dû à une grande dame

Alors que les 400 gondoles de Venise côtoient toutes sortes de bateaux à moteur, le Grand Canal se transforme en autoroute. Mais les pilotis en bois des maisons comptoirs n’étaient pas faits pour ça. A l’image du petit palais de la famille Grimani, qui suit le mouvement des fondations. L’un de ses murs porteurs s’affaisse, les fissurent vivent les changements de saison et les marches donnant sur le Grand Canal doivent parfois être remplacées. «Il faut rénover quelque chose chaque année. L’entretien coûte très cher, mais c’est le prix à payer pour maintenir le patrimoine», admet Martina Luccarda Grimani.

Issue d’une grande famille vénitienne qui a compté trois doges, elle reçoit devant les tableaux de ses représentants les plus illustres. Le palais adjacent a, lui, été vendu et converti en hôtel. Mais celle qui s’est convertie en guide il y a trente ans comprend les propriétaires aux abois. «Le jour où on ne pourra plus restaurer, je préférerais vendre. Ça me ferait trop de mal que de passer devant la maison et de voir tout fermé.»

Martina Luccarda Grimani est également de ceux qui souhaiterait que les rentrées de touristes soient mieux organisées. Et aussi que les voyageurs soient un «peu moins superficiels». Pour elle: «Venise, il est facile d’y arriver, beaucoup moins de la comprendre. C’est une ville tellement extraordinaire, mais elle a besoin de gens qui l’aiment. C’est une grande dame qui mérite le respect».

Sur la place Saint-Marc, le soleil commence tranquillement à décliner. L’ombre avance progressivement vers les terrasses et leurs cafés à 17 euros. Dans un mouvement de pendule, la foule balaie les ruelles pour rejoindre les hôtels ou les embarcations de la Riva Degli Schiavoni. Le soir sera bientôt là, l’heure où la ville se vide comme un sablier.


Un ras-le-bol européen

L’apparition des vols low cost et des plateformes de location pour particuliers a fait exploser le tourisme dans toute l’Europe. Si tout le monde aime voyager, les populations qui paient le plus lourd tribut à l’industrie touristique sont parvenues à imposer des mesures de limitation. Florilège.

Précurseure, Barcelone a porté Ada Colau en 2015 à sa mairie sur un programme de limitation des effets du tourisme. L’ex-activiste a imposé un moratoire sur la construction d’hôtels au centre-ville et s’est opposée à la transformation de l’emblématique Torre Agbar en hôtel de luxe.
Amsterdam a commencé par interdire les coffee-shops aux non-résidents, mais elle réfléchit aussi à limiter Airbnb, à interdire les magasins pour touristes dans le centre historique ou les «vélos bars».
Plus spectaculaire, Dubrovnik a dû limiter les visiteurs à 8000 par jour dans son centre-ville. Cela afin de rester sur la liste de l’Unesco.
Les Cinque Terre avaient prévu en 2016 de limiter les visiteurs à 1,5 million par an. Il y en a eu 2,5 millions l’année dernière.
Dans les Baléares, les plateformes de location pour particuliers sont désormais interdites. Les amendes peuvent s’élever à 400 000 euros.
A Lucerne, capitale touristique de la Suisse, on réfléchit depuis fin 2017 à imposer des quotas ou à déplacer les parkings pour épargner les cars de touristes à l’emblématique Schwanenplatz. A. B. C.

Publicité