C'est un épiphénomène, mais il contraste radicalement avec le discours commun: la Suisse romande loge deux maisons de distributions de disques qui peuvent se targuer d'une excellente croissance de leur chiffre d'affaires. Depuis plusieurs années.

Vous lisez bien, il est question ici de ventes de CD, ce marché en perdition depuis 2000, ce monde révolu que seuls des fantômes fatigués peupleraient encore. «Chaque année, nos ventes progressent de 10 à 15%», sourit Christian Wicky, responsable des ventes chez Irascible, une distribution lausannoise née en 2002. De trois ans son aînée, Namskeio, elle aussi de Lausanne, se porte «vraiment très bien aussi», merci pour elle, confirme son fondateur Sandro Brero.

Voilà qui est doublement particulier, puisque l'industrie du disque en Suisse est traditionnellement concentrée à Zurich. Et de là, on a longtemps lancé des regards en coin, amusés, sur les activités de Namskeio et d'Irascible, deux des rares distributeurs en terre romande (avec Disques Office et Willy Lugeon), bien trop petits pour être crédibles.

Et puis il y a eu le retournement du marché, et certains distributeurs de taille moyenne, comme RecRec et Karbon ont fait faillite. D'importants labels qu'ils représentaient en Suisse ont dû trouver de nouveaux partenaires. C'est ainsi qu'Irascible est devenu la tête de pont en Suisse du label SubPop, la première maison de disque du groupe américain Nirvana, et que Namskeio vend aujourd'hui les disques du français Sébastien Tellier.

Mais il ne faut pas s'y tromper, Namskeio et Irascible restent des micro-entreprises, rentables sans être des mines d'or. La première emploie «à peu près» quatre équivalents temps plein, la seconde «environ trois et demi». Organisés en Sàrl, la plupart des employés, qui ont entre 25 et 35 ans, y travaillent à temps partiel. Une souplesse qui permet, sans trop alourdir les charges, de mobilier rapidement des forces supplémentaires en cas de ruée exceptionnelle sur un disque. C'est ce qui s'est produit, par exemple, la semaine dernière chez Irascible, avec la sortie du nouveau disque de Sophie Hunger, cette jeune artiste zurichoise à qui même Peter Rothenbühler, ancien rédacteur en chef du Matin, prédit «une carrière planétaire» (lire encadré).

Mais à quoi peut bien servir un distributeur, à mi-chemin entre la maison de disques et le magasin, dans un monde qui ne parle que de suppression des échelons intermédiaires? C'est que le distributeur est une sorte de grossiste à forte valeur ajoutée, s'occupant aussi de promouvoir les artistes, et pour certains, de les placer en concerts sur le territoire couvert. D'où une relation de codépendance avec les magasins. «Ils pourraient tous importer directement de puis l'étranger la plupart des artistes que nous distribuons, explique Christian Wicky. Ça nous ferait disparaître, mais ça ferait aussi disparaître la promotion de l'artiste en Suisse, ce qui n'est à l'avantage de personne.»

A l'heure où tout le monde ne jure que par la bande passante extra-large, il s'écoule encore quelque 10,5 millions de CD en Suisse, selon les statistiques de l'IFPI, la fédération des producteurs de supports enregistrés. C'est deux fois moins qu'en 1999, mais c'est un surcroît de travail pour les survivants, dans un marché où le nombre d'acteurs diminue plus rapidement que le volume des ventes.

Les principaux gagnants, ce sont les grandes chaînes, comme Mediamarkt et Fnac, qui continuent à ouvrir de nouveaux magasins et à y vendre des disques, y compris des vinyles. En position dominante, elles négocient de tout leur poids pour obtenir des tarifs planchers, tant de la part des petits distributeurs que des majors. Côté clientèle, elles ont récupéré non seulement celle de leurs concurrentes déchues - Fréquence Laser a fait faillite, Coop a arrêté de vendre des disques... - mais aussi, dans une certaine mesure, celle des magasins indépendants.

Chez ses derniers, toute une frange d'acheteurs fines gueules et intempérants se rendait, pour l'amour de l'objet disque, et non par technophobie. Ces orphelins-là se tournent aujourd'hui vers le web, mais continuent à payer pour leur musique. En Suisse, des sites de vente de disques comme CeDe.ch, qui proposent un catalogue aussi large que profond, connaissent un succès remarquable. Quant aux semi-professionnels, comme les DJ, ils achètent leur matériel sur des sites de téléchargement spécialisés, qui proposent des fichiers en très haute qualité, pouvant être mixés sur des platines digitales.

Irascible, qui distribue essentiellement du rock, du plus obscure au plus grand public, profite largement de la croissance de CeDe.ch. Chez Namskeio, qui se situe plutôt dans un créneau électro et hip-hop, on tente de pallier le creusement des ventes DJ par une nouvelle activité de distribution digitale. «Ce n'est pas très rentable pour l'instant, concède Sandro Brero, mais ça progresse vite.»

Au bout du compte, la bande passante finira par avoir la peau du CD, petits et grands acteurs de la branche s'accordent à l'admettre. Mais ceux d'entre eux qui n'ont d'ambition que la musique navigueront peut-être sans encombre, jusqu'à voir la fin de cette ère-là.