Internet

Vents contraires contre les géants de la tech aux Etats-Unis

Critiquées pour leur situation de monopole et leur rôle joué pendant l’élection présidentielle américaine, les multinationales de la Silicon Valley doivent affronter des oppositions toujours plus fortes

Le vent est en train de tourner. L’appétit vorace et la toute-puissance financière des géants technologiques américains GAFA – acronyme pour Google, Apple, Facebook et Amazon – provoquent des remous aux Etats-Unis. Donald Trump n’en est pas le plus grand fan, et il ne s’en cache pas. Contrairement à son prédécesseur, il est plutôt hostile à la Silicon Valley, bastion progressiste par excellence. Des grands patrons de la tech se sont frontalement opposés à lui sur des dossiers clés comme le décret anti-immigration, le réchauffement climatique ou les émeutes de Charlottesville.

Alors quand les GAFA sont montrés du doigt en raison de leur situation de monopole et critiqués pour avoir véhiculé de la désinformation pendant l'élection présidentielle américaine, ce n’est pas Donald Trump qui monte au créneau pour les défendre. En Europe aussi, le débat est vif. A la fin de juin, la Commission européenne a sanctionné Google pour abus de position dominante en lui infligeant une amende record de 2,4 milliards de dollars (2,33 milliards de francs). Surtout, elle veut taxer davantage les GAFA, accusés de faire de l’optimisation fiscale. Elle a présenté ses premières pistes jeudi. Mais pour que les choses bougent sur ce plan, une position unanime des 28 Etats membres est nécessaire, ce qui est loin d’être acquis.

Lire aussi: Bruxelles ouvre le chantier de la taxation des géants du Net

Danger pour la démocratie

Les chiffres sont vertigineux. Apple est l’entreprise la plus capitalisée en bourse, avec une valeur qui a dépassé les 800 milliards de dollars. Celle d’Alphabet, la maison mère de Google, atteint près de 650 milliards de dollars. Google représente 88% du marché de la recherche sur Internet aux Etats-Unis et Facebook vient de franchir la barre des deux milliards d’utilisateurs actifs. Amazon? Le géant de la vente en ligne, qui s’apprête à ouvrir un deuxième siège en Amérique du Nord – plusieurs villes sont en lice –, est en train de tuer le petit commerce. Cette toute-puissance inquiète. Cité par l’AFP, Bill Galston, un ex-conseiller du président Bill Clinton, cofondateur du think tank «The New Center», dénonce ces «moyens quasi illimités, qu’ils peuvent utiliser pour faire du lobbying». Et s’interroge sur le danger que cela peut représenter pour la démocratie.

Lire aussi: Crise morale dans la Silicon Valley

Un sondage publié le 25 septembre par le quotidien US Today révèle que 76% des Américains sont désormais d’avis que les GAFA, les Big Four de la tech et leurs petits frères, ont trop de poids dans leur vie. Pas moins de 52% d’entre eux jugent cette influence «mauvaise». Certains de ces géants ont dû faire face à des scandales, ce qui entache leur déontologie et leur crédibilité. Le 6 septembre, Facebook a admis que près de 500 faux profils liés à la Russie avaient acheté pour plus de 100 000 dollars de publicité, entre juin 2015 et mai 2017, pour influencer l'élection présidentielle américaine en véhiculant des messages censés nuire à Hillary Clinton. «Je ne veux pas que qui que ce soit utilise nos instruments pour nuire à la démocratie», a proclamé son cofondateur et patron Mark Zuckerberg dans une vidéo, en présentant ses excuses.

Le syndrome Frankenstein

C’est la première fois que le groupe admet avoir été manipulé ainsi, offrant à la Russie une plateforme de choix pour sa propagande. De quoi intéresser le procureur spécial Robert Mueller, qui enquête sur les possibles collusions entre l’équipe de Donald Trump et Moscou. Facebook va devoir rendre des comptes devant le Sénat. Le Congrès entendra également Twitter et Google dans le cadre de l’affaire russe. Une audience publique est prévue le 1er novembre. Facebook avait déjà été critiqué pour avoir diffusé des vidéos de meurtres et de suicides en direct. Et facilité, grâce à ses algorithmes, des messages racistes et antisémites ciblés. Le New York Times s’est moqué des excuses tardives du groupe, en trouvant une analogie avec Frankenstein, qui a échappé à son créateur.

Faut-il réguler le secteur? S’achemine-t-on vers une législation antitrust contre les géants de la tech? Le controversé Stephen Bannon, que Donald Trump a limogé cet été de son poste de conseiller stratégique à la Maison-Blanche, l’avait appelée de ses vœux. Tout comme la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, à l’autre bout de l’échiquier politique. La News Media Alliance, qui regroupe plus de 2000 titres américains et canadiens, donne également de la voix en ce sens, les médias d’information souffrant de la rude concurrence des géants d’Internet.

Le Congrès est en plein chantier sur la fiscalité des entreprises, mais pour l’instant aucun projet majeur n’est prévu pour limiter l’influence et l’expansion des GAFA. Les bénéfices de l’innovation technologique pour le consommateur semblent encore primer. Le climat politique a toutefois bien changé à Washington. Les législateurs du Congrès ont les GAFA sérieusement à l’œil. Le corset qui commence à les gainer promet de se resserrer.

Comme le rappelle le New York Times, Facebook et Google bataillent ferme depuis le mois dernier contre un projet qui veut les rendre responsables s’ils hébergent du trafic sexuel sur leurs sites. L’enjeu est majeur: une loi vieille de vingt ans protège pour l’instant les compagnies internet de poursuites en justice en raison de contenus postés par des internautes. Sentant le vent tourner, les géants de la tech commencent à renforcer leurs équipes d’avocats et de lobbyistes.

Publicité