Il était une fois la reprise en main d’un pan entier de l’économie par les associations patronales et l’Etat. Une collaboration unique. Celle du cartel horloger, dont la genèse remonte à 1921 et qui implosera dans les années 60. Presque un demi-siècle qui a changé durablement le visage de cette branche, clé de voûte des exportations suisses et fer de lance de la symbolique helvétique. Une réorganisation dont les répercussions se font encore ressentir aujourd’hui.

Dans un ouvrage de 757 pages Les Véritables Maîtres du temps. Le cartel horloger suisse, l’historien ­Johann Boillat démontre comment ce cartel horloger a sauvé l’horlogerie suisse en même temps qu’il imposait une loi inflexible aux marchés, via par exemple des coupes dans les approvisionnements à ses clients étrangers. Cette étude sera présentée ce jeudi lors d’une conférence de presse au Musée international d’horlogerie (MIH) à La Chaux-de-Fonds. Le Temps a rencontré son auteur et en livre les principaux résultats.

Le cartel horloger, réellement actif dès 1924, s’inscrit dans un mouvement historique de plus grande ampleur, se caractérisant par le passage d’un capitalisme libéral à un capitalisme organisé. En Suisse, les ententes cartellaires se sont en effet multipliées à partir de 1880, notamment dans l’industrie des matériaux de construction, du textile, du chocolat, des câbles et de la bière. Mais seule l’horlogerie, considérée comme un véritable fleuron industriel, a bénéficié d’un soutien étatique, tant pour sauver les emplois que pour soutenir les banques créancières.

L’étude en question, sujet de la thèse de doctorat de Johann Boillat soutenue à l’Université de Neuchâtel en 2012, saisit les modalités de création du cartel, son fonctionnement, son contrôle par la Confédération et ses impacts sur la société et l’économie helvétiques. Des thèmes peu décryptés jusqu’ici mais mis en lumière grâce à des archives inédites (notamment syndicales et bancaires).

Premier constat: ce cartel a permis de préserver l’horlogerie. «C’est peu connu, mais la succession des crises de 1921-1923 et de 1929 a failli faire disparaître la branche», explique Johann Boillat. A preuve: de 15 millions de montres exportées par la Suisse en 1929, leur nombre tombe à 6,5 millions en 1932…

Deuxième point, il ne faut pas chercher les grands noms de l’horlogerie suisse dans ce contrôle des prix et de la production. Le cartel est principalement composé de PME. «Rolex, Chopard, Piaget, Jaeger-LeCoultre… aucune de ces marques ne joue un rôle déterminant dans la cartellisation horlogère. L’absence de ces maisons genevoises et vaudoises reste d’ailleurs un mystère. A cette aune, les véritables maîtres du temps s’appellent A. Schild SA, Cortébert Watch, Eterna, Girard-Perregaux, Recta, La Champagne, Longines, Omega, Ulysse Nardin ou encore Zénith», rapporte le chercheur.

Troisième élément, ce cartel, véritable «bolchevisme libéral», selon l’expression de Laurent Tissot, spécialiste de l’histoire de l’horlogerie à l’Université de Neuchâtel et directeur de l’étude, était également dirigé contre les dissidents à l’intérieur même du pays. Des entreprises qui fabriquaient à prix nettement réduits. L’implication complète et transversale de l’Etat apporte d’ailleurs son lot de surprises, telles les lois horlogères validées par le conseiller fédéral Hermann Obrecht, comme par hasard un ancien directeur horloger. A tel point que le cartel devient légal en 1934 par le biais du Statut horloger (1934-1971).

L’opération est très rémunératrice. Car tout est imposé par le cartel: permis d’exportation et de fabrication, normes techniques, grilles horaires, niveau des salaires et taux d’escompte… «On fixe carrément un prix de revient plancher, comprenant une certaine marge pour le producteur, même le plus petit», explique Johann Boillat. Les grandes ­entités engrangent, elles, de confortables bénéfices, nettement supérieurs à la moyenne de l’industrie dans son ensemble.

Après les Trente Glorieuses et dans les années 1960, ce système périclite, dans un contexte de déclin du protectionnisme. Il a cependant créé les bases d’un oreiller de paresse et d’un manque de compétitivité qui aboutira à une nouvelle crise horlogère (1974-1980). Le cartel en tant que tel est alors remplacé au niveau étatique et institutionnel par la promotion de la branche.

Pour Johann Boillat, le cartel existe néanmoins encore aujour­d’hui, certes sous une autre forme. La lutte larvée entre Swatch Group et la Commission de la concurrence en tire son origine, notamment au niveau du monopole d’ETA et de Nivarox. C’est le cartel qui a permis la mise sur pied du super-holding Asuag (futur Swatch Group). Lequel avait racheté Ebauches SA, ainsi que les principaux fabricants de spiraux, d’assortiments et de balanciers.

L’actuel débat sur le «Swiss made» poursuit, entre les lignes, des objectifs similaires à ceux de la cartellisation des années 20, comme le maintien de la production, de l’emploi, sur territoire helvétique. «C’est un peu les mêmes réflexions qui prévalent aujour­d’hui, avec la volonté de rapatrier une partie du patrimoine en Suisse et de protéger l’industrie», poursuit l’auteur de l’ouvrage. Dans le même état d’esprit qu’il y a 80 ans, le renforcement du label est présenté comme bénéfique non seulement pour le patronat et pour l’Etat, mais aussi pour les employés. Johann Boillat se demande toutefois si l’horlogerie suisse ne sera pas contrainte, «un jour ou l’autre, de reconsidérer la question de sa territorialité, garante, après tout, de son histoire, de son identité, de sa renommée et source d’importants profits».

«C’est peu connu, mais la succession des crises de 1921-1923 et de 1929 a failli faire disparaître la branche»