La «verrue» de Champel. C’est le nom officieux que les riverains du quartier parmi les plus aisés de Genève ont donné au bâtiment ayant abrité le restaurant «Le Fair-Play». Coiffé d’une enseigne jadis lumineuse, l’édifice inoccupé se dresse sur un étage orphelin, à l’Avenue de Champel, 21. Coincé entre des immeubles rénovés et un campus universitaire flambant neuf, la parcelle est à l’abandon depuis 1995. Fort intriguant, sachant que le canton souffre d’une pénurie chronique de logements.

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Plus surprenant encore, son propriétaire. Il s’agit d’un membre de la famille engluée dans le scandale 1MDB. La déroute spectaculaire de ce fonds souverain ne cesse d’alimenter depuis plus d’un an les médias du monde entier. Elle menace même de faire tomber le premier ministre de Malaisie Najib Razak.

Investissements suspects

A priori, il n’y a aucun rapport entre l’homme fort de Kuala Lumpur et l’immeuble genevois. Si ce n’est que les murs obsolètes du «Fair-Play» appartiennent à celui qui administrait jusqu’en septembre passé le groupe PetroSaudi. Une multinationale fondée par son frère, Tarek Obaid, et le Prince saoudien Turki bin Abdullah, dont les investissements réalisés en 2009 avec 1MDB font depuis août dernier l’objet d’une procédure pénale en Suisse.

La justice suisse ne vise pas PetroSaudi, ni ses salariés ou ses ayants droit économiques. En revanche, le Ministère public de la Confédération s’intéresse au détournement supposé de 4 milliards de francs au total, dont une partie concernerait «des transactions en relation avec PetroSaudi et le fonds souverain asiatique».

C’est notamment suite à des données confidentielles, volées chez PetroSaudi à Genève, que le scandale a éclaté au grand jour. La fuite avait été orchestrée par le genevois Xavier Justo, un ex-dirigeant de la société. Il a été condamné à une peine de prison ferme de trois ans à Bangkok, pour avoir tenté de faire chanter son ancien employeur.

Des victimes collatérales

Depuis, le scandale financier en Malaisie a pris des proportions planétaires. Plusieurs enquêtes pénales ont été ouvertes un peu partout dans le monde. Conséquence: l’engouement médiatique suscité par cette affaire a propulsé sur le devant de la scène internationale de riches individus, dont l’identité ne cesse d’alimenter les théories de schémas frauduleux.

«Sur Internet, le nom de Tarek Obaid est associé à 1MDB. Je crains qu’en raison de cette mauvaise publicité, son frère peine malgré lui à lever efficacement de l’argent pour financer ses différents projets immobiliers», témoigne un professionnel du milieu très bien informé.

Interpellée, la famille Obaid dément tout lien entre le scandale de corruption en Malaisie et le projet «Avenue de Champel». «Aucune demande d’autorisation n’a été déposée à ce jour. Il n’y a donc jamais eu de retrait de permis de construire», fait-elle savoir à travers son avocat genevois, ce qui semble contredire les preuves matérielles en notre possession.

Projet alternatif sur les rails?

En effet, d’après des documents officiels, la «verrue» de Champel fait l’objet depuis août 2011 d’une demande d’autorisation de construire, le requérant étant à en croire l’énoncé l’actuel propriétaire de la parcelle. L’idée d’origine: raser la bâtisse pour y ériger un immeuble de logements, assorti de surfaces commerciales. Mais le projet a été abandonné fin 2015. Plus exactement, le 14 décembre dernier. Soit précisément quatre mois après que le Parquet fédéral s’est emparé de l’affaire 1MDB. Les investigations ont conduit, quelques semaines plus tard, au gel de dizaines de millions de francs dans des banques helvétiques.

L’avocat de la famille Obaid insiste: «Il n’existe aucune difficulté financière dans le financement de ces opérations. Il est par ailleurs prévu un développement significatif ces prochains mois.» Un processus entamé voilà une semaine pourrait en effet changer le visage de l’Avenue de Champel. Avec une demande de permis de construire, déposée ces prochains jours, pour enfin remplacer «Le Fair-Play». Le lancement des travaux interviendrait alors dès 2018, sachant que le bâtiment voisin abritant la banque CIC a déjà été racheté en 2012 pour près de 17 millions de francs par un membre de la famille Obaid.