Il se peut que la relation hiérarchique distendue par la crise sanitaire donne des résultats déplorables: manque d’implication, impossibilité de constater les compétences acquises ou le travail effectué, abus de part et d’autre, incapacité à évaluer le temps pris par les tâches demandées ou à apprécier l’état de fatigue ou de motivation des troupes, difficulté à tenir un cadre cohérent par manque de rétroaction.

Il se peut aussi que la distance crée de nouvelles opportunités: une plus grande liberté donnant lieu à davantage d’audace, une créativité décomplexée, une meilleure utilisation des ressources existantes (puisqu’il faut composer avec ce qu’il y a), davantage d’autonomie, une centration sur ses propres besoins permettant de se focaliser sur l’essentiel, moins de frustrations liées à la comparaison sociale, le temps d’une plus grande curiosité.

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Il se peut enfin que cette situation si particulière conduise à accorder davantage d’attention à la relation elle-même. Dans les courriers électroniques, les préoccupations pour la santé et les conditions de vie d’autrui ont remplacé les salutations d’usage, ou du moins les accompagnent. Difficile, pour l’instant, de savoir ce qu’il va en ressortir. 

En revanche, il est certain que les raisons pragmatiques légitimant l’exigence d’une présence obligatoire sont remises en question. Il est évidemment toujours possible de prévoir et d’appliquer un cadre réglementaire contraignant. Mais le message risque d’être difficile à faire passer.

Revenir pour trouver l’inspiration

Il faudra donc repenser le bien-fondé de cette contrainte. Si l’expérience grandeur nature proposée par les circonstances actuelles tendent vers un résultat catastrophique, il sera facile de reposer la règle, puisqu’il sera démontré que son contraire ne marche pas. Mais s’il y avait du bon dans cette nouvelle manière d’être présent-e à distance? Les lieux de productivité seront-ils toujours aussi compartimentés, entre le chez-soi où l’on n’est pas disponible pour le travail et les bureaux et salles de classe, exclusivement dédiés au labeur? Et si l’on ne peut plus obliger les personnes à se rendre dans un local selon un horaire donné, quelles vont être les nouvelles fonctionnalités et évolutions de ces espaces? Comment redéfinir la notion de présence obligatoire et de justification des absences? La présence physique pourrait-elle devenir un objet de négociation et de convoitise, si elle n’est plus exigée?

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En d’autres termes, qu’est-ce qui rendrait la présence physique dans un bureau, à une réunion ou à un cours, plus désirable et plus attractive que la «présence à distance» ou l’absence? Ce que des collaborateurs-trices ou des étudiant-e-s pourraient venir chercher au contact de leurs enseignant-e-s et de leur hiérarchie, c’est l’inspiration. Il est extrêmement difficile d’être enthousiasmant, charismatique, pédagogue, motivant, ou d’entretenir une saine émulation, sur Teams ou par Skype. Conduire, mettre en mouvement, inspirer ou construire une vision commune ne se fait pas bien à distance. Les cadres et enseignant-e-s devront donc se révéler d’excellents relationnistes s’ils veulent se réapproprier une exigence de présence physique que la crise sanitaire vient de leur confisquer.

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