Au cœur des marchés

Vers un capitalisme communiste

Vu le niveau élevé de la dette globale, les banquiers centraux des pays développés sont devenus des pourvoyeurs de ressources perpétuelles indispensables à la poursuite de leur modèle de société

Vers un capitalisme communiste: l’oxymoron mérite explication. L’occasion nous en est donnée par Jerome Powell, qui plongeait en octobre dernier les marchés dans une des corrections boursières les plus violentes de ces dernières années en affirmant que les taux américains étaient «encore loin des taux neutres». Et voilà qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour imprimer un billet de cent dollars, le premier des banquiers centraux aura fait deux pas de communication en arrière: un sur les taux et le deuxième sur la poursuite de la réduction du bilan de l’institution.

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Jerome Powell est, ce faisant, devenu le chef de la nouvelle «fashion police» des banquiers centraux: les derniers messages de la Banque centrale européenne (BCE) sont de la même veine, suivis de près par ceux de sa presque cousine suisse. Nous y sommes: il n’y aura pas de normalisation, pas tout de suite en tout cas. De petits pas en petits pas, la réalité globale apparaît, comme après que la brume laissée par les grenades de dispersion des «gilets jaunes» français s’est levée.

Besoin d’une anesthésie prolongée

Après dix années d’assouplissement monétaire, quelques constats s’imposent. L’économie globale ne va pas si mal, mais l’inflation n’est pas vraiment là et le ralentissement guette ou est acté en Europe. Les dettes ont explosé: celle du G7 est passée de 75% du PIB en 2008 à 105% en 2018; celle des entreprises américaines est à un plus haut historique, à 47% du PIB. Les inégalités se sont creusées, au détriment exclusif des classes moyennes des pays développés: sur les trente dernières années, marquées par la globalisation et la grande crise financière, il s’agit de la seule catégorie à n’avoir enregistré aucune hausse du revenu réel.

Ces classes moyennes ont donc porté au pouvoir des populistes aux Etats-Unis et en Italie, voté le Brexit et déclenché une quasi-révolution en France… pour obtenir ici des baisses d’impôts et là un accroissement des dépenses publiques, donc des dettes futures. Une dette globale dont le niveau nécessitera une anesthésie prolongée, donc des taux bénins, sous peine d’explosion généralisée du système.

La boucle est bouclée: le «too big to fail» est devenu global. Les pays développés, Chine comprise, dont l’histoire contemporaine est synonyme de capitalisme, ont contraint leurs banquiers centraux à devenir les agents étatiques de réassurance ultime, pourvoyeurs de ressources perpétuelles non générées par l’économie réelle mais nécessaires à la poursuite de leur modèle de société. Encore un effort et les banques centrales pourront créditer directement les comptes des administrations publiques et des citoyens. Nous sommes peut-être en train d’assister à la naissance d’un nouveau système politico-monétaire: le «capitalisme communiste».

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