Comme un tsunami, en quelques années, la numérisation a tout emporté sur son passage. Rares sont les secteurs d’activité à y avoir échappé.

En quelques années ce sont tous nos usages professionnels qui se sont transformés. Des pans entiers de l’économie se sont laissé entraîner par ce mouvement, y trouvant de nombreux avantages: simplification, rapidité, ubiquité, efficacité…

Chacun complétera cette liste en fonction de son activité et se fera cette réflexion par la même occasion: cette transformation a eu pour conséquence une grande uniformisation. Du jour au lendemain, nous avons adopté la même posture, le même geste. Comment cela a-t-il pu se produire et quel avenir imaginer?

Numériser: tous le même métier?

Numérisation signifie bien uniformisation. Comme l’expert Gérard Berry l’explique dans L’Hyperpuissance de l’informatique, «l’information» unifie tout. On avait avant des objets concrets pour les textes, les dessins, les formules, les disques vinyles, les appareils photos, les pièces mécaniques: «tous ces objets étaient profondément différents, conçus par des ingénieurs différents et fabriqués par des usines différentes. A chaque objet son métier.» Une profonde transformation a alors été apportée par l’informatique à la fin du XXe siècle: «textes, images, son et forces sont maintenant complètement unifiés en étant tous numérisés, c’est-à-dire traduits en nombres stockés dans des mémoires parfaitement interchangeables, puis travaillés par les mêmes ordinateurs»*. Et le résultat de ce processus est que tout le monde finit par faire le même métier.

Certes le fiduciaire utilise un tableur, le graphiste un logiciel de dessin, le journaliste un traitement de texte, l’architecte un logiciel de modélisation 3D, l’ingénieur une solution de programmation… Chacun interagit avec une interface différente et propre aux besoins de son activité. Mais, tous, sans exception, se retrouvent à faire un geste uniforme: pousser une souris, tapoter sur un clavier et rester assis des heures devant un écran d’ordinateur.

D’une expérience appauvrie à une libération salutaire

Tous ont échangé la spécificité et la gestuelle de leur profession, contre de nouvelles fonctionnalités extraordinaires. Mais n’ont-ils pas perdu la beauté du geste et surtout son intérêt? Certes, on nous objectera que ce n’est pas vrai de tous les métiers, mais en tant que designer industriel, nous sommes bien placés pour témoigner que dessiner avec une souris a représenté une étape frustrante.

Il ne s’agit pas de remettre en cause les infinies possibilités du numérique. La vraie problématique réside dans la différenciation de l’ergonomie des interfaces. Là aussi, on a affaire à un mouvement de fond, une forme d’évolution. Progressivement, des nouveaux appareils sont arrivés pour libérer l’utilisateur de la souris et du clavier. C’est le cas des tablettes graphiques, par exemple, qui sont apparues comme de véritables alternatives pour toutes sortes de métiers, et notamment notre spécialité.

Notons qu’au début les premiers modèles étaient primitifs et parfois, avouons-le, assez élitistes. Mais ces terminaux ont bénéficié de nombreuses améliorations et les nouveaux systèmes d’exploitation qui équipent la tablette Surface de Microsoft ou l’iPad d’Apple changent la donne. Ils sont sur le point d’offrir pour la première fois une vraie expérience satisfaisante via les applications natives, leur stylet et de nouvelles gestuelles. A cela s’ajoute une fluidité inédite au niveau du stockage, du partage et de la sauvegarde des fichiers… On entrevoit enfin la possibilité d'entrer dans une ère riche en nouvelles expériences utilisateur!

Va-t-on enfin être libéré de nos souris et de nos claviers? Après avoir uniformisé les spécificités de tous les métiers, la numérisation va-t-elle leur rendre leur spécificité? C’est la meilleure chose que l’on est en droit d’espérer… car il n’en va pas seulement de l’épanouissement des utilisateurs, mais aussi de leur créativité.


* Gérard Berry, «L’Hyperpuissance de l’informatique. Algorithmes, données, machines, réseaux», Odile Jacob.