«Lavez-vous soigneusement les mains; enfilez cette blouse bleue; et n'oubliez pas les chaussons! Lorsque vous aurez placé le premier sous la semelle de votre chaussure, ne posez pas le pied de ce côté du banc. Cette partie du local n'est pas stérilisée». Frédéric Papp, responsable de production à l'usine de biotechnologie Serono, au-dessus de Vevey, ne plaisante pas avec les normes de sécurité sanitaire.

La pureté des médicaments, fabriqués ici à partir de déjections de cellules animales, en dépend. Au moindre incident de production, les autorités sanitaires, en premier chef le gendarme américain de la Food and Drug Administration, réagissent au quart de tour. Elles ferment immédiatement l'usine jusqu'à la résolution complète du problème. Les sociétés Chiron, partenaire de Novartis, ou Eli Lilly ont fait la douloureuse expérience d'un arrêt de la production, suivi d'une plongée du cours du titre en Bourse.

L'usine de Serono, construite de 1996 à 1999, occupe la surface de six terrains de football. Blotti à flanc de coteau, à Fenil-sur-Vevey, le bâtiment ne s'aperçoit presque pas de l'autoroute. Le cube gris métallisé entouré de chemins de fuite en galerie extérieure, caractéristique de tout site de production pharmaceutique, est plus impressionnant lorsque le visiteur se trouve à son pied. Ou à l'intérieur…

«Tous les produits sont fabriqués en circuit fermé, explique Frédéric Papp, responsable de production. A droite, dans ces huit bioréacteurs de 75 litres, on élabore le fameux Rebif, contre la sclérose en plaques. Le tuyau rose amène le milieu de culture. Les protéines ressortent par cet autre tuyau avant d'aboutir dans une cuve de récolte. La protéine qui nous intéresse est ensuite purifiée.»

Ce n'est pas une centrale nucléaire mais presque. Les réacteurs sont appelés ici bioréacteurs. Pas d'uranium potentiellement dangereux, mais des lignées de cellules de hamster femelle génétiquement modifiées, «engraissées» et programmées pour sécréter la substance active d'un médicament. Celui qui fait la fortune de Serono et de la famille Bertarelli s'appelle Rebif. Ce produit représente 52% des ventes annuelles de l'entreprise totalisant 2,45 milliards de dollars. Sans lui, et les deux millions de personnes qui souffrent de sclérose en plaques, la multinationale ne serait pas numéro trois de la biotechnologie, derrière les américains Amgen et Biogen-Idec.

Une fausse manipulation du bioréacteur n'entraînerait pas de danger, mais la destruction d'un lot de production, assortie d'une perte de confiance dans la fiabilité de l'entreprise. Le plus grand souci de Serono est le lancement d'un médicament concurrent plus efficace.

«Cuvée alimentée»

Cela s'est presque produit. En février, quelques jours avant la présentation du projet d'extension de l'usine Serono pour 370 millions de francs (LT du 19.02.2005), Biogen-Idec annonçait d'excellents résultats cliniques de Tysabri, dernier produit mis sur le marché. «Tysabri n'a pas démontré une nette supériorité sur Rebif. Nous sommes persuadés du potentiel de croissance de notre médicament», se défendait Michele Antonelli, responsable des processus de production du groupe genevois.

L'avenir lui donnera raison. Le 28 février, le décès de deux patients pousse Biogen-Idec à retirer immédiatement son médicament du marché. La cause de la mort est une leucoencéphalopathie qui a détruit la myéline, manchon isolant les fibres nerveuses.

Suite à ce retrait, l'action Serono a pris l'ascenseur. Le danger de la concurrence est-il pour autant écarté? Non, bien sûr. Le groupe d'Ernesto Bertarelli le sait mieux que personne. Il prépare l'avenir avec une trentaine de projets de développement. «Nous avons un pipeline conséquent. Si un produit ne passe pas tous les essais cliniques, un autre le fera», assure Frédéric Papp.

L'agrandissement d'un tiers du site de Vevey, et l'investissement de 370 millions de francs pour le probable achat de douze gros bioréacteurs de 15 000 litres, s'explique par la réorientation de Serono. Le pipeline de recherche avancée comprend des médicaments contre l'arthrite rhumatoïde, le psoriasis, ou le cancer de la peau qui exigent un mode de production entièrement différent.

Serono doit passer de la technologie de perfusion à celle dite de la cuvée alimentée, déjà utilisée par les entreprises Roche ou Wyeth. La nouvelle méthode nécessite des transvasages successifs qui se terminent dans un bioréacteur d'une hauteur de trois étages. «Les quantités de protéines à traiter sont entièrement différentes. Nous produisons quelques centaines de grammes par an de Rebif. Pour les nouveaux médicaments, ce sera des dizaines de kilos», explique Frédéric Papp.

Ancienne fabrique de tabac

A terme, 300 personnes, sur les 4900 collaborateurs du groupe, géreront, au-dessus de Vevey, des bioréacteurs d'une capacité totale de 200 000 litres. «Fabio Bertarelli, père d'Ernesto Bertarelli, avait vu juste en 1995. Il avait compris que la biotechnologie devait se faire en usine, et non en laboratoire. Aujourd'hui, nous possédons les infrastructures adaptées à notre extension», relève Vincent Griffoul, responsable «qualité» de l'usine. Un bâtiment totalement reconstruit sur le site de l'ancienne fabrique de tabac Rinsoz & Ormond. Le vaccin antitabac ne viendra cependant pas de Serono, mais peut-être de Cytos, petite entreprise de biotechnologie suisse encore dans les chiffres rouges.