Des retraités tirant d'énormes cabas se pressent dans les allées étroites du marché Champerret, au nord-ouest de Paris.

On trouve de tout dans ce paradis de la consommation bon marché: babioles chinoises, stand «tout à un euro», vêtements à prix cassés, fruits et légumes parfois trois fois moins chers que dans les supermarchés avoisinants.

Débarquées de camionnettes bringuebalantes, ces marchandises attirent les clients à des kilomètres à la ronde. Même ici, pourtant, les habitués se plaignent que certains produits frais ont «énormément augmenté» depuis 2 ans. Mais cela n'empêche pas le marché, réputé l'un des moins chers de Paris, de drainer de plus en plus de monde. Le samedi, on circule difficilement dans l'espace restreint qui sépare les étals.

Un goût de déjà-vu

Ce succès grandissant témoigne d'une réalité que les médias français répètent en boucle: la baisse du pouvoir d'achat. Cette année, selon le mensuel 60 millions de consommateurs, la flambée des produits pétroliers aurait déjà coûté 558 euros (environ 900 francs suisses) de dépenses supplémentaires à chaque ménage. Et la hausse des prix de l'alimentation aurait encore amputé le revenu moyen de 264 euros (422 francs). Résultat: le pouvoir d'achat va baisser de 0,8% en 2008, selon le magazine.

La complainte a un goût de déjà-vu. Car cela fait presque une décennie que les Français se lamentent sur l'érosion de leurs budgets, malgré les statistiques officielles qui affirment le contraire. La nouveauté, c'est que les consommateurs «auront vraisemblablement raison de se plaindre cette année», estime Philippe Moati, du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc).

Les tendances s'accentueront

Selon lui, le retour de l'inflation depuis fin 2007 devrait accentuer les tendances perceptibles depuis le début du millénaire: progression des magasins de hard discount et des compagnies aériennes low-cost, ruée sur les soldes et les promotions en tous genres. La grande distribution amplifie le mouvement, en prêtant au consommateur un comportement d'«arbitragiste précautionneux», qui connaît le coût des produits au centime près et choisit systématiquement le moins cher. Ainsi Monoprix, le supermarché des Parisiens aisés, vante désormais ses «prix en baisse sur des centaines de produits du quotidien».

«Acheter dans les chaînes de hard discount est devenu pratique et même peut-être tendance», constate Philippe Moati. Il voit dans ce phénomène une «critique larvée de la société de consommation», qui pousserait à acheter trop et trop cher.

«Il y a un gigantesque problème»

Ce n'est peut-être qu'un début. Selon Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis, «le poids des pays émergents réduit le taux de croissance annuel du pouvoir d'achat de 1,6%». Avec un gain de productivité annuel de 1%, le pouvoir d'achat dans les pays de la zone euro pourrait donc baisser de 0,6% par an, jusqu'à ce que les salaires des pays émergents rejoignent ceux des Etats de l'OCDE - dans une vingtaine d'années, estime Patrick Artus.

Cette prédiction, si elle se matérialise, risque d'être déplaisante pour le pouvoir politique. Notamment en France, où Nicolas Sarkozy a axé une bonne partie de son programme sur la hausse des revenus des ménages. «Il y a un gigantesque problème de pouvoir d'achat», martelait-il peu avant son élection.